Les banques coopératives et l’euro

 
 
Hervé Guider

 
 
Depuis le sommet des Chefs d’Etat et de Gouvernement de début mai, l’euro n’est plus une option pour onze pays membres de l’Union. Les dernières incertitudes ont été dissipées et aujourd’hui, l’imminence de l’arrivée de l’euro accélère les derniers travaux dans le secteur bancaire, qu’ils ressortent du processus d’adaptation technique, de la formation du personnel, de l’information à la clientèle et, de plus en plus, de la définition d’une stratégie commerciale.

Les banques coopératives ont été, dès l’origine, associées et ont contribué aux travaux des instances communautaires portant sur la définition du scénario, sur le cadre juridique, sur la date d’introduction des pièces et des billets, sur les instruments de la politique monétaire et, plus récemment, sur le dossier des frais de conversion. Ce partenariat résulte à la fois de la place occupée par les banques coopératives dans le paysage bancaire européen et de leur mode d’organisation lié à leur statut juridique. Ces établissements de crédit représentent à eux seuls quelque 17 % du marché européen avec un total bilan supérieur à 1.700 milliards d’Ecus; ils emploient 500.000 collaborateurs et comptent 36 millions de sociétaires. L’organisation repose sur un réseau décentralisé à travers 5.300 banques régionales et locales et plus de 53.000 guichets. Au total, les banques coopératives européennes, présentes dans l’ensemble des pays de l’Union, sont au service de quelque 100 millions de clients.

Les conséquences de l’euro sont schématiquement à analyser sous deux angles. Tout d’abord, sous l’angle strictement bancaire et ensuite sous l’angle coopératif. C’est par la combinaison de ces deux approches que se différencient ces entreprises de leurs consoeurs. Comme banque, elles seront probablement confrontées à la disparition d’une partie des commissions de change, à une concurrence plus sévère, tant sur les produits que par l’arrivée de nouveaux entrants étrangers, et à un développement des services financiers transfrontières. Comme entreprise coopérative, elles auront à s’impliquer dans la sensibilisation de leurs sociétaires et de leur clientèle à l’euro, à préserver un service de qualité au juste prix, à poursuivre leur mission socio-économique locale ou régionale, à s’adapter au changement de leur environnement tout en pérennisant leurs spécificités.
 
 

UNE PREPARATION CONFORME A L’ORGANISATION COOPERATIVE

Les travaux et les réflexions en cours dans les banques coopératives révèlent qu’il n’y a pas de modèle unique pour conduire la préparation. Il y a néanmoins une approche commune, dès lors que les banques coopératives fonctionnent depuis plus d’un siècle sur le principe de la subsidiarité et de la décentralisation. Chaque réseau dans son environnement national a imaginé son propre plan de passage à l’euro en intégrant d’une part les décisions de Place et, d’autre part, en prenant en compte les relations internes entre notamment l’organe central et les établissements affiliés. La mise en place de Comités de pilotage, de correspondants "euro", d’échanges d’informations entre entités, l’implication des collaborateurs et des administrateurs et sociétaires mobilisés autour d’un projet commun qui est rapidement devenu un projet d’entreprise, assureront le succès de l’opération et permettront aux banques coopératives d’être prêtes techniquement à opérer en euro dès le 4 janvier 1999.

En ce qui concerne un des domaines prioritaires, à savoir les systèmes de paiement et les échanges interbancaires, les banques coopératives peuvent se distinguer des autres établissements. En effet, selon les configurations observées, ce sera l’organe central qui assurera la liaison en euro avec les marchés des capitaux et le marché monétaire et fera, le cas échéant, la conversion dans la monnaie nationale pour les établissements qui lui sont affiliés. Ce type de relations financières internes et propres à bon nombre de réseaux, donnera ainsi une certaine marge de souplesse et laissera un répit aux échelons intermédiaires pour opérer, dans les meilleures conditions techniques et humaines, la bascule de leurs systèmes vers l’euro. En contrepartie, cela requiert une parfaite coordination et synchronisation entre les échelons locaux et/ou régionaux et centraux. En externe, ces procédures de back-office seront neutres pour la clientèle qui pourra dès le 4 janvier 1999 dialoguer avec sa banque en euro ou continuer ses opérations dans la monnaie nationale et cela dans le respect des recommandations de la Commission européenne du printemps dernier sur les aspects pratiques de l’introduction de l’euro.
 
 

METTANT L’ACCENT SUR LE DIALOGUE ET LA CONCERTATION

Dans bon nombre d’organisations, les collaborateurs, les administrateurs et les sociétaires ont été associés à ce chantier historique. Le dialogue entre toutes les parties prenantes est l’un des facteurs clés du succès du basculement. Ce dialogue s’est déroulé en plusieurs phases. Les collaborateurs ont été progressivement informés. Ce sont les agents du siège qui, en amont, reçurent les éléments nécessaires et utiles explicitant dans un premier temps ce que sera l’U.E.M. et l’euro. Au fur et à mesure que le dossier avançait sur le plan politique et technique, l’information est devenue plus précise puis ciblée en fonction des métiers et des filières. Ce fut ensuite au tour du réseau, front office et middle office, de bénéficier de toute l’information disponible. Aujourd’hui, la communication est permanente entre tous les échelons notamment par la mise en place de réseaux Intranet. De plus le Groupement Européen des Banques Coopératives assure la liaison et l’échange d’informations entre les différentes banques coopératives européennes.

En parallèle, des sessions de formation ont été organisées pour les administrateurs des banques locales et/ou régionales. Les sociétaires ont, de leur côté, reçu des informations au cours des multiples réunions ou assemblées générales. A titre d’exemple, un groupe de taille moyenne regroupe environ 2.000 entités locales dont les administrateurs se réunissent chaque mois. Au total, c’est donc plus de 20.000 réunions par an au cours desquelles l’euro peut être sujet à débat. Le rôle des administrateurs et sociétaires est particulièrement important dans la communication sur l’euro. En effet, très souvent ce sont des leaders d’opinion au niveau local compte tenu de l’implantation géographique des banques coopératives. Ce sont aussi des relais naturels auprès des petites et moyennes entreprises, des artisans et des citoyens.

Cet exercice quasi pédagogique, qui peut sembler compliqué voire coûteux pour un observateur étranger, relève cependant des mécanismes de base du fonctionnement d’un réseau bancaire coopératif. En conséquence, aujourd’hui il ressort de ce processus itératif une information accessible, simple et adaptée aux différents besoins de la clientèle.
 
 

POUR S’ADAPTER A UN NOUVEL ENVIRONNEMENT

Le mouvement de fusion et de concentration qui se développe sous nos yeux conduit à s’interroger sur l’avenir. Par exemple, aux Pays-Bas, les cinq premiers établissements du pays gèrent 80 % du secteur bancaire national contre 47 % en France. En Allemagne, les cinq premiers font 17 % du marché national. Certes, il n’y a pas de définition de ce qu’est une banque européenne. Pour certains, la notion de taille est déterminante; pour d’autres, il est préférable de raisonner en terme de métiers plutôt que de taille critique. Les banques coopératives européennes présentent quant à elles une forte hétérogénéité en terme de taille mais une forte homogénéité en terme de métiers, des similarités en terme de fonctionnement et une forte proximité en terme de culture d’entreprises. Il y a donc des raisons de penser que des initiatives voient le jour dans le prolongement de ce qui a été fait par le passé dans le domaine des moyens de paiement comme en atteste l’exemple ci-après. Dans ce contexte, il est à rappeler que l’adoption des propositions de la Commission et du Conseil sur le statut de la société européenne, et en particulier celles relatives au statut coopératif européen, faciliterait les rapprochements transfrontières et permettrait la constitution d’ensembles plus compétitifs.

Les moyens de paiement seront probablement des produits stratégiques dans l’environnement U.E.M. Leur développement s’accentuera sous l’effet de la croissance des opérations transfrontières. La fiabilité, la sécurité, le coût seront autant d’éléments qui donneront un avantage compétitif aux émetteurs. Les banques coopératives ont anticipé cette tendance en mettant sur le marché des produits tels que TIPA et UNICOPAY. Il s’agit d’améliorer les délais d’acheminement d’un virement transfrontière et cela à un moindre coût pour le client dans un environnement sécurisé. C’est un exemple de coopération réussie dans le domaine des moyens de paiement de petits montants.

La création d’un vaste marché monétaire et financier aura des répercussions sur le coût de la matière première traitée dans les banques, à savoir l’argent. Le niveau des taux de l’argent au jour le jour de l’ordre de 3,5 % en moyenne est à rapprocher du coût de fonctionnement d’un réseau qui lui est sensiblement supérieur. De plus, les banques coopératives sont généralement excédentaires en ressources ce qui, conjugué à l’impact du faible niveau des taux, a des répercussions sur la marge d’intermédiation. Le maintien des résultats passera donc par une plus grande maîtrise des coûts de production. Par exemple, certains établissements considèrent que le back office des banques locales est à rapatrier au niveau central. A tout le moins, l’arrivée de l’euro a déclenché, à défaut d’un regroupement des centres informatiques là où ils existaient, une harmonisation des procédures dans un but de rationalisation tout en respectant l’autonomie décisionnelle des banques locales ou régionales.

Comme le citait un récent rapport, l’intégration financière ne sera pas uniquement ressentie par les régions infranationales mais aussi par les régions économiques transnationales comme par exemple la Bavière et la Vénétie, le Nord Est de l’Espagne et le Sud Ouest de la France, le Sud Est de la France et le Piémont italien. Pour une banque coopérative, le changement de la territorialité économique aura dès lors des effets sur l’activité et sur la zone de compétence traditionnelle.

De surcroît, la relation commerciale avec la clientèle sera elle aussi modifiée. Or, les banques coopératives montrent chaque jour leur différence, leur originalité fondée sur la proximité, le dialogue et la permanence de la relation. Demain, le développement des nouvelles technologies conjugué aux effets de la zone U.E.M. accélérera la croissance de la vente des services financiers transfrontières. D’une manière générale, les banques coopératives se trouvent face à une équation à résoudre entre "le local" et "le global", avec comme contrainte la préservation de la qualité de la relation.

Pour répondre au mieux à ces nouveaux défis et éviter les dérives, les banques coopératives ont l’atout de leur structure. Ainsi, l’imbrication des différentes entités intermédiaires et centrales, par le biais de relations croisées et le rôle des administrateurs qui exercent un contrôle permanent sur les choix stratégiques, sont autant de garanties sur les options retenues. Le passé enseigne que ces mécanismes ont joué un rôle régulateur et ont contribué à un développement harmonieux et solide des banques coopératives comme par exemple dans la maîtrise et la division des risques, comme le soulignent les agences de notation.
 
 

MAIS LA PREPARATION TECHNIQUE ET LES REFLEXIONS STRATEGIQUES DOIVENT ETRE CONDUITES DANS UN CADRE JURIDIQUE STABILISE

La Commission européenne mène actuellement des travaux relatifs aux services financiers dans le marché intérieur avec en point de mire la disparition des obstacles résiduels pour tirer pleinement profit des effets de la zone U.E.M. Les banques coopératives sont directement intéressées par ces travaux, étant entendu qu’elles sont davantage présentes sur le marché du "retail banking" que du "wholesale banking". Il ressort des premiers échanges au sein des banques coopératives que l’arrivée de l’euro sera un puissant facteur de convergence des législations nationales. De plus, les forces du marché par le jeu de la concurrence conduisent à penser que toute nouvelle mesure réglementaire à l’échelon européen dans le domaine des services financiers peut apparaître comme prématurée.

Certes, il y a lieu de s’interroger dès maintenant sur l’utilisation de certaines pratiques en matière de relations contractuelles. Le Groupement Européen des Banques Coopératives n’a pas, à ce stade, pris de position sur la primauté de la législation du pays d’accueil sur la législation du pays d’origine ou inversement. Indépendamment des fondements juridiques, il sera important de veiller à rechercher une solution qui permette à l’utilisateur final de s’engager sur des clauses simples et claires permettant la comparaison des offres dans la plus grande transparence.

Le cadre général qui définira demain le marché des services financiers à l’intérieur de la zone U.E.M. devra s’organiser autour d’un équilibre entre législation contraignante et code de conduite. Par exemple, une plus grande transparence dans la définition des règles d’intérêt général susceptibles d’être appliquées par les Etats membres, contribuera au développement des services financiers transfrontières. De même, les codes de conduite, sur des produits "phare" comme le crédit hypothécaire, peuvent stimuler des échanges transfrontières.

Pour ces raisons, les banques coopératives plaident pour une pause législative afin ne pas perturber la préparation puis l’introduction de l’euro dans les différentes strates de la clientèle.
 
 

CONCLUSION

En conclusion, l’euro stimulera la concurrence et améliorera l’allocation du capital à travers l’Union Européenne. Il conviendra cependant de veiller à la stabilité et la confiance dans le système bancaire et financier européen. Au moins trois éléments peuvent concourir à cet objectif :

Les banques coopératives seront confrontées à des menaces mais aussi des opportunités comme les autres entreprises bancaires. Leur solidité financière, leur originalité en terme d’organisation et le soin apporté à la préparation au passage à l’euro contribueront à renforcer leur compétitivité au service de l’économie locale et régionale participant ainsi à la croissance et à l’emploi qui sont les réels enjeux du marché intérieur.
 

14-09-1998


 
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