Le passage des bourses à l'euro
 
Jean-Pierre Paelinck*

 

1 Comme le disait dernièrement le Chancelier KOHL il y a des moments de l'histoire à saisir car l'opportunité risque de ne pas se représenter.

Ce principe vaut pour l'unification de l'Europe, pour l'élargissement de l'Union Européenne, pour l'enterrement des haches de guerre comme pour la construction monétaire européenne.

La plupart des bourses coteront et négocieront en euro dés le 4 Janvier 1999. Il a été en effet jugé préférable de passer d'un coup à l'euro ce qui réduit en effet le coût de la transition.

Le rapport de la Fédération venait à temps pour que ses recommandations permettent de servir de base pour les décisions à prendre par les gouvernements, banques centrales et autres autorités de supervision. En France et en Allemagne la procédure du "big bang" avait déjà été décidée.

Douze bourses européennes ont déjà officialisé leur intention de négocier en euro dès le 4 janvier 1999. Parmi celles qui n'ont pas encore pris pareille décision on compte six bourses des pays qui ne participent pas au lancement de l'euro. Toutes les bourses des pays euro ont opté pour le basculement immédiat. Douze bourses fermeront le 31 décembre 1998. Certaines suivent leur tradition de demeurer fermées le dernier jour de chaque année.

Ce serait le moment pour certaines bourses pour harmoniser les jours de fermeture. De toute façon le volume des affaires n'est habituellement pas important le dernier jour de l'an.

Avouons tout d'abord que l'exercice de la transition est moins lourd pour les bourses que pour les banques. D'habitude la transformation des systèmes revient plus cher, demande plus de temps et s'avère plus compliquée que prévu. Ce qui m'encourage davantage que la décision de démarrer au début du mois de janvier 1999 avec un système euro, à partir du routage des ordres jusqu'au règlement livraison en passant pas la négociation et la cotation est le fait qu'il y a même parmi les bourses des pays hors zone euro, une volonté d'avoir recours à la cotation en euro pour certaines catégories de titres à audience internationale.

Un autre facteur de succès de la transition vers l'euro est l'intérêt manifesté par les marchés extra-européens.

L'histoire a tendance à démontrer que ce sont souvent les visionnaires qui sont les vrais réalistes.
 

2 Je vous épargnerai les détails concernant la redénomination des titres, des statistiques, des indices et d'autres conventions pour me concentrer plus sur mes impressions et attentes en matière de développements économiques dus à l'introduction de la monnaie unique.

Les nouvelles émissions d'obligations seront vraisemblablement émises et négociées en euro. Les anciennes obligations demeureront libellées en la devise d'origine mais négociées en euro.

Les nouvelles obligations d'Etat seront libellées en euro pendant la période de transition 1999 à 2002 mais les entreprises privées auront toujours le choix.

Les redénominations se feront jusqu'à l'unité euro ou le cent. Certaines bourses encourageront la formation de "round lots" de 100 euros.

Les anciennes obligations seront réglées et transférées en euro. On évitera la redénomination pour ne pas encourir des coûts non indispensables.

La Fédération recommande le recours aux actions sans valeur nominale pour faciliter la transition et pour éviter les adaptations des valeurs.

La Bourse d'Allemagne a obtenu une mise en route de processus législatif pour rendre cette transformation juridiquement possible. On s'attend à une adaptation des législations pour introduire la formule des actions sans valeur nominale (sauf pour la Belgique et le Luxembourg où cette pratique est déjà introduite). Le gouvernement allemand a déjà publié un projet de loi en ce sens.

La France en ferait autant avant la fin de l'année.

Même si la formule (No Par Value) est rendue possible on peut s'attendre à un système hybride. Les bourses pousseront dans le sens du NPV.

 
3 L'euro risque d'avoir un sérieux impact sur les bourses et autres systèmes de négociation de valeurs mobilières. Nous nous attendons à des mouvements de concentration économique déjà amorcés entre centres financiers et au niveau des places financières. L'euro a et aura un effet de déclenchement d'accords entre bourses européennes, (Bénélux, Scandinavie, Paris, Francfort, Zurich et même très récemment les bourses d'Athènes, de Sofia de Bucarest et Euro N. M.) entre bourses et autres institutions financières d'un seul ou de plusieurs centres financiers et plus particulièrement entre bourses de l'Union européenne de la zone euro et autres places financières qui veulent s'attribuer une coloration de monnaie unique vis-à-vis des investisseurs extra-européens.

Nous nous attendons également à de vastes investissements en équipement informatique, à des restructurations pour améliorer la rentabilité de l'exploitation des bourses, à des intégrations transfrontalières de systèmes de règlement-livraison, à l'introduction de nouveaux instruments financiers, en bref à une internationalisation des affaires boursières.

En effet, dans la pratique, l'investisseur qui veut prendre en considération les opportunités de placement à l'étranger demeure souvent un élément qui dérange les habitudes des intermédiaires qui ne sont pas branchés sur l'international. Les intermédiaires financiers, saisissant les opportunités offertes par l'accès à distance ou ayant un réel réseau de correspondants en matière de trading comme au niveau de l'information financière fiable peuvent déjà contribuer au renforcement de l'investissement international et rehausser le niveau de compétence et de réputation de qualité de la zone euro.
 
Ceci est important car les marchés de l'Est comme ceux d'outre-Atlantique nous observent tantôt avec estime, parfois avec des sentiments d'hésitation. Les intermédiaires financiers, les professionnels du conseil en investissement, trouvent vraisemblablement profit de l'information de qualité qui sera divulguée aux investisseurs potentiels. Je songe en particulier aux fonds de pension et aux autres investisseurs institutionnels, intéressés par le nouveau marché de l'euro. L'euro réduira les coûts de transaction.
 

4 La base même du succès probable de la transition vers la monnaie unique réside en la qualité de la gestion monétaire européenne, en la stabilité politique et économique qui dépendra en une large mesure des circonstances sociales, sans lesquelles la zone de prospérité et l'attrait du marché européen souffriraient énormément.

Pour que l'opération euro soit une réussite, pour les bourses comme pour les économies qu'elles servent, il faudra que la plupart des pays de l'EU participent au lancement de l'euro (ce qui semble probable), sans quoi l'intérêt de tout l'exercice se retrouvera réduit. Les responsables financiers et les bourses des pays dont les autorités politiques hésitent à adhérer au programme euro ont bien fait de faire part de leurs sentiments à leur gouvernement.

Les bourses auront à travailler dans un contexte d'harmonisation économique, sociale et fiscale. Elles auront à tenir compte d'une nouvelle culture internationale créée par l'adaptation des sociétés cotées aux nouvelles données de transparence et à l'évolution des mentalités des investisseurs. Les nouvelles formes de transparence peuvent pousser les sociétés à se faire coter en bourse et dans le cadre de la monnaie unique à mieux se faire connaître dans l'espace géographique européen. Ceci ne pourra cependant pas se réaliser sans efforts commerciaux vis-à-vis des investisseurs potentiels des régions plus éloignées.

Les bourses européennes ont (très tôt) fait de sorte de ne pas négliger de saisir les opportunités offertes par la transition vers l'euro et ont de fortes chances de réussir leur pari. Ceci d'autant plus que les moyens techniques sont en place pour pouvoir réaliser une rapide adaptation aux nouvelles circonstances du marché.
 

5 La Fédération des Bourses européennes a réussi à éviter les initiatives disparates et le double emploi des efforts d'étude. Un excellent travail d'équipe européen qui a permis de publier un rapport jugé de grande qualité par les lecteurs est le fruit des réflexions des experts techniques, légaux et financiers des bourses en coopération avec les dirigeants de la Commission européenne et des autres organisations professionnelles du secteur financier européen.

Durant la période de transition les bourses recommandent que le paiement des intérêts et dividendes soit déclaré en euro avec une "traduction" en monnaie nationale. La même formule est recommandée pour les publications des résultats financiers des entreprises. Pour le ré-établissement des statistiques la Fédération recommande la conversion en euro des séries statistiques antérieures sur base du taux de change du 31 décembre 1998. Pour les indices les deux formules (conversion ou maintien des indices sans conversion) peuvent se justifier. La préférence en faveur de la conversion vient du côté marchés des dérivés sur base d'indices.

L'euro ne garantit pas la stabilité monétaire. Les bourses peuvent cependant en tant que centres de gravité des forces et des faiblesses de l'économie de marché contribuer à la transparence de la zone euro en surveillant efficacement les marchés et en assurant l'information exacte et le respect des règles du jeu des marchés financiers officiels.
 

6 Les bourses européennes peuvent s'attendre à plus de concurrence entre elles et à des offensives d'organismes boursiers extra-européens vis-à-vis des sociétés candidates à l'admission à la cote.

La qualité des services en vue du marché élargi jouera un rôle essentiel sur l'échiquier de la concurrence internationale et tout autant dans le cadre de l'intrusion des systèmes électroniques hors marché. Il est en effet à prévoir que des positions sont à prendre sur les réseaux du type internet pour mettre acheteurs et vendeurs en contact en vue de la réalisation des affaires et même de leur dénouement informatique.

Plus menaçante la concurrence se fera sentir auprès des bourses européennes et plus forte sera la tendance à la coopération et à l'intégration des marchés financiers de la zone euro et de sa périphérie, le tout contre un arrière-fond de mondialisation des affaires boursières.

La clef du succès des bourses européennes pourrait bien consister en l'efficacité des systèmes de routage des ordres, de négociation et de règlement-livraison au niveau national comme en matière d'opérations transfrontalières.

La zone euro ne pourra cependant pas négliger les évolutions, les innovations et les coopérations au sein de la communauté boursière extra zone euro. Les bourses sont déterminées à renforcer l'attrait de l'Europe vis-à-vis des gestionnaires de fonds et des autres investisseurs qui manifestent déjà plus d'intérêt vis-à-vis d'une économie européenne diversifiée et transparente. L'importance des investisseurs individuels et des petites et moyennes entreprises (qui intéressent surtout les investisseurs institutionnels et les grands investisseurs individuels mais sophistiqués) ne pourra être ignorée. Les risques en zone euro seront dorénavant mieux répartis fonctionnellement que géographiquement.

Dans le contexte de la concurrence accrue la coopération entre bourses demeure indispensable.

 

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Il s'agira une fois de plus d'agir au moment opportun, d'opter pour des stratégies flexibles pour s'adapter aux nouvelles données du marché, d'assurer une liquidité suffisante et un management de bon sens ainsi qu'un contrôle efficace des marchés européens en coopération avec les autorités et autres responsables au niveau européen et national.

 

01-10-1997
 
 

* Chief Coordinator for Relations with Central and Eastern European Countries, Federation of European Stock Exchanges. Rue du Lombard 41 - 1000 Bruxelles


 

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