De l'euro à l'Europe

Jacques Létang*


 

L'incertitude gagne du terrain. Les déclarations contradictoires de responsables politiques mais aussi de "techniciens" - y compris les sages des banques centrales - se multiplient et entretiennent ce climat délétère. Les économistes et les statisticiens s'en mêlent. Les uns et les autres supputent la décimale éventuelle qui suivrait le chiffre sacralisé de 3% pour le déficit public, et qui devrait décider du destin de l'Europe. Beaucoup d'autres, et notamment des universitaires, estiment que cette construction est vouée à l'échec car elle ne répond pas aux canons de concepts économiques sur lesquels ils vivent depuis près de 30 ans et qui sont parfois plus du domaine du dogme que de la science.

Le débat, au demeurant normal et sain dans des états démocratiques, paraît s'enfermer dans le pointillisme. Du fait surtout de la référence continuelle aux critères de convergence, on risque de dériver vers une vision purement comptable de l'avenir de l'Europe. Est-ce vraiment à deux ou trois décimales après la virgule de décider du destin des européens? Faut-il faire choix du pessimisme "court termiste" ou au contraire estimer que face aux difficultés, réelles, du présent, il faut faire les choix qui rendent possible l'avenir?

Les arguments ne manquent pas, de part et d'autre, pour justifier les avantages ou inconvénients à attendre de l'UEM. On ne se retiendra pas, d'ailleurs, de verser quelques pièces supplémentaires à ce dossier pourtant déjà trop épais. Mais l'essentiel est souvent perdu de vue. Les raisons de faire l'Europe et de progresser encore dans le processus d'intégration n'ont pas changé depuis que l'idée a été lancée, depuis que le traité de Rome a été signé, il y a quarante ans. Au contraire le renforcement de l'unité européenne apparaît encore plus indispensable à un moment où les menaces sont devenues à la fois plus diverses et plus proches. Les crises dans les Balkans ne sont qu'un exemple du basculement dans la folie, toujours possible. Or ces événements ne se produisent pas aux portes de l'Europe mais en Europe même!

Il est donc urgent de rappeler, fût-ce dans un article d'humeur, que le débat sur l'UEM ne peut pas, ne doit pas, être réduit à un échange d'arguments strictement économiques. Il faut sûrement dépasser le débat où l'on pèserait à la balance les gains et les pertes pour chacun des pays, des entreprises, des citoyens. On ne fait pas assez souvent appel à l'émotionnel comme le soulignait, il y a quelques semaines, avec beaucoup de justesse, un journaliste britannique qui défendait l'Europe (si, si, il y en a!).

Arguments scientifiques ou pseudo vérités

Avant de s'engager dans cette voie, il est tentant, néanmoins, de discuter du bien-fondé de certains arguments qui sont très souvent employés.

L'un des plus utilisés contre l'UEM par les milieux universitaires, et particulièrement américains et britanniques, est celui de la zone monétaire optimale. L'Europe n'en aurait pas les caractéristiques et la création d'une monnaie commune serait inévitablement vouée à l'échec en supposant qu'elle puisse voir le jour. A l'appui de cette thèse, plusieurs arguments et notamment ceux-ci: l'Europe n'aurait pas la mobilité du facteur travail; elle n'aurait pas la possibilité de réaliser des transferts budgétaires importants au profit d'une région touchée par un choc en l'absence d'un pouvoir budgétaire fédéral. Ces arguments ont leur valeur et sont à considérer. Toutefois, ils ne sont pas aussi valides qu'il y paraît au premier abord. La mobilité du travail est certes moindre en Europe qu'aux Etats-Unis encore qu'à y regarder de près elle est souvent surestimée dans ce dernier pays. De fait, la mobilité y est calculée entre états mais elle se fait le plus souvent entre états très voisins, dans les grandes conurbations, et s'apparentent alors plus à une migration d'une grande banlieue à l'autre. Du reste on constate la persistance d'écarts importants des taux de chômage entre régions, ce qui atténue au moins la réalité d'une mobilité parfaite de la main-d'oeuvre. En outre, la spécialisation des productions par régions (par pays) est nettement moins poussée en Europe qu'aux Etats-Unis, ce qui limite les conséquences d'une crise affectant un secteur particulier et la nécessité de migrations importantes des travailleurs. Enfin, la mobilité a fait des progrès en Europe ces dernières années.

Le manque d'une autorité budgétaire au niveau européen est un argument plus sérieux. La question n'a d'ailleurs pas été négligée. Face à un futur pouvoir monétaire bien organisé et structuré au niveau européen, la possibilité de coordonner plus étroitement les politiques budgétaires des pays membres a été abordée. Le débat a souvent été serré voire acrimonieux car certains ont voulu y voir la volonté de mettre sous une tutelle déguisée la future banque centrale européenne, indépendante. La coordination est certes indispensable mais on peut aussi soutenir qu'une certaine marge d'autonomie budgétaire est compatible avec une monnaie unique dès lors que l'on ne s'éloigne pas du cadre d'une gestion raisonnable et respectant les limites fixées en commun par le pacte de stabilité. Après tout, les Etats américains n'ont pas tous les mêmes impôts ni la même politique budgétaire. En cas de besoin, il est en outre difficile d'imaginer que l'absence a priori d'un budget fédéral important en Europe empêche pour autant une solidarité au profit d'une région en difficulté. Si l'on prend les transferts actuellement réalisés au profit de certains pays membres, les ordres de grandeur par rapport au PIB sont loin d'être négligeables.

Au total, cette vue des choses qui paraît fondée sur des arguments scientifiques incontournables, est sans doute dépassée à bien des égards. Elle constitue souvent, néanmoins, un alibi commode pour les milieux académiques leur évitant de procéder à un examen réel des perspectives. Cette attitude de conformisme intellectuel est aussi, parfois, le paravent plus ou moins conscient d'intérêts très concrets à défendre. Les Etats-Unis sont devenus un pays débiteur net depuis quelques années. Cela signifie qu'ils sont désormais plus sensibles à l'évolution du jugement porté par les marché sur leur gestion et sur leur monnaie. Ils ont besoin d'importer des capitaux. Or c'est à ce moment précis que se profile l'éventualité d'une monnaie qui pourrait représenter, à terme, une alternative ou au moins une concurrence pour les placements en dollars. Sans tomber dans une paranoïa de mauvais aloi il ne faut pas davantage verser dans l'angélisme et penser que l'idée européenne sera accueillie sans oppositions. La nouvelle situation bousculera inévitablement des intérêts et suscitera naturellement des réactions . Encore faut-il les interpréter pour ce qu'elles sont, la défense sans surprise d'intérêts très réels, et non l'expression de vérités scientifiques condamnant l'idée de monnaie unique.

Employée fréquemment, une autre approche critique consiste à contester le chiffrage, voire la réalité des avantages économiques et financiers à attendre de la création de l'UEM. Ce débat n'est certes pas inutile mais on entre là dans des batailles chiffre contre chiffre qui passionnent les experts mais laissent de marbre l'opinion publique. Ainsi on s'interroge sur le chiffre total des commissions de change qui seront épargnées? Mais est-ce l'ampleur exacte qui compte ou la réalité de cet avantage? Au passage on peut s'étonner que nombre d'entreprises se plaignent de leur banquier et ne voient pas trop que l'UEM leur fournira justement l'occasion de rééquilibrer leur relation et, sur ce chapitre précis, de bénéficier d'un transfert de fait. La comptabilité des gains et pertes ne peut être que mouvante et imprécise et c'est certainement fourvoyer le débat que de le focaliser sur une bataille d'estimations chiffrées dans laquelle aucune certitude ne peut s'imposer.

Une autre série d'arguments enfin, parmi tous ceux développés, mérite que l'on s'y attarde quelque peu. l'UEM ne serait que l'instrument d'une domination définitive et institutionnalisée de l'Allemagne, et plus particulièrement de la Deutsche Bundesbank, sur l'Europe. Les tenants de cette thèse se recrutent partout et parfois même en Allemagne! Or sans s'attarder sur l'arrière plan de ces considérations on peut noter que la réalité ne cadre pas avec cette simplification. Un exemple à propos des techniques de refinancement - la Buba devra abandonner l'escompte qui faisait sa spécificité - montre que chacun aura à faire des adaptations et que le poids de celles-ci est beaucoup plus équilibré et partagé qu'on ne le suggère bien souvent.

L'euro, une étape vers l'unité de l'Europe

Au-delà de l'échange d'arguments plus ou moins techniques, il faut rappeler avec vigueur que les raisons fondamentales de faire l'Europe sont les mêmes que celles qui ont conduit à la signature du traité de Rome il y a quarante ans.

L'idée de nations n'est pas à rejeter et il suffit de voyager en Europe pour constater que la diversité n'est pas près d'y disparaître. C'est heureux et c'est ce qui fait la richesse de l'Europe. Mais l'exaltation de l'idée nationale est bien autre chose et cela est à oublier car l'Europe en a trop souffert. La construction de l'Europe est ce qu'on a trouvé de mieux pour conjurer le retour de ce passé. Or qui ne voit que les simples conflits d'intérêt peuvent rapidement déboucher sur des crises politiques plus graves et surtout sur des conflits agitant les opinions publiques et dressant les pays les uns contre les autres. Un seul exemple suffira: les dévaluations brutales de la lire italienne et de la peseta espagnole en 1992 ont suscité en France, mais pas seulement en France, de fortes protestations de certains secteurs économiques. Fondés ou non ces conflits peuvent rapidement devenir aigus et dégénérer en batailles commerciales voire en campagnes médiatiques. Les réactions très brutales d'une partie de la presse britannique à l'égard de l'Allemagne, toujours en 1992, après la sortie de la livre sterling du SME, donnent une petite idée de la possibilité de dérapages soudains et incontrôlables.

L'UEM n'est après tout qu'une pierre de l'édifice, même si elle est angulaire,. Ce qui est important c'est de conforter et de pérenniser le marché unique en Europe qui est encore loin d'être finalisé. Peut-on vraiment imaginer un marché commun sans une monnaie unique? Certains le disent et notamment les américains. Mais si l'on pense qu'il vaut mieux conserver ce levier d'ajustement pour l'Europe, pourquoi ne pas appliquer le même raisonnement à l'égard de territoires comme les Etats-Unis? N'y-aurait-il pas un avantage à créer un dollar de Californie versus un dollar du Texas ou du Massachussets? Si personne ne soutient ce point de vue aux Etats-Unis c'est bien qu'il est admis que les avantages dépassent l'inconvénient de ne pouvoir utiliser l'instrument du change.

Il en ira de même en Europe. La disparition des incertitudes du change et donc de politiques monétaires divergentes et contraintes apparaîtra tellement naturelle que rapidement sans doute elle sera aussi naturellement intégrée dans le paysage mental des européens qu'elle l'est actuellement pour les américains. Du reste, si l'on tente de faire un bilan des réalignements de change en Europe, il apparaît qu'ils sont de moins en moins opérants pour résoudre les problèmes des économies européennes. Celles-ci sont de plus en plus liées et cet instrument introduit plus de perturbations dans ce tissu de relations qu'il ne résoud de problèmes.

L'économie n'est pas tout. Elle est liée à d'autres considérations vitales pour le destin de l'Europe. Les politiques sociales, d'éducation, de santé sont importantes et là l'harmonisation est loin d'être réalisée. La défense aussi est un instrument clé. Sur tous ces plans, beaucoup de choses restent à faire mais il ne faut pas négliger ce qui a déjà été fait. L'Europe n'existera vraiment que lorsque tous ces plans seront traités. Néanmoins, l'UEM est un vecteur précieux et irremplaçable de cette union. Elle est le toit de la maison Europe qui donne une identité à tous les citoyens et fait passer cette réalité dans la rue. L'UEM c'est l'aiguillon et le moyen.

Sur ce plan il faut choisir non l'utopie mais le réalisme. L'Europe monétaire ne se fera pas à la même vitesse et au même moment pour tous. L'Europe a toujours fonctionné à plusieurs vitesses. Le SME était et en est encore une illustration. Alors il est difficile d'accepter que certains, qui se réservent aujourd'hui le droit de ne pas participer, refusent en même temps toute idée de géométries évolutives dans le temps. Sur un registre un peu analogue, d'autres ou parfois les mêmes, se font l'avocat d'un délai supplémentaire pour construire l'UEM. Là, il faut poser la question: En quoi un délai peut-il aider? Un délai ne peut que favoriser les incertitudes et donc ne peut qu'aggraver un contexte déjà délicat.

En fait, l'Europe est attractive comme le montre le nombre de candidatures à l'adhésion. Mais cela comporte aussi un risque de dilution qui ferait perdre partiellement ou totalement l'efficacité au service d'un dessein précis. Rappelons-nous que les Etats-Unis ont toujours été les avocats d'une forme d'union en Europe qui y garantirait la paix. Sur les formes et les modalités de cette union, la diplomatie américaine a pu varier au cours du temps d'autant que de plus en plus l'Europe apparaît comme une puissance concurrente. Néanmoins, l'inspiration de fond reste la même. D'ailleurs, les Etats-Unis ne voient-ils pas dans l'élargissement de l'OTAN aux pays de l'Europe de l'est un moyen supplémentaire de stabiliser l'Europe? Cela va dans le sens de leur intérêt à long terme de grande puissance responsable. Cette orientation diplomatique nous est favorable mais c'est à l'Europe de choisir les voies qui seront les plus adaptées et les plus efficaces.

Un droit à conquérir, jamais acquis

Les jeunes qui vivent en Europe ont l'habitude de voyager et de passer d'un pays à l'autre sans même apercevoir de frontières. Ils ne mesurent pas toujours ce qu'il en a coûté pour arriver à ce résultat. Cela paraît naturel, bref un droit acquis.

Pourtant, cet état de fait, une communauté volontaire entre nations, entre lesquelles on peut circuler librement, constitue à l'heure actuelle une véritable exception dans le monde. On ne retrouve pareille liberté de circulation sur aucun des autres continents et dans aucune autre zone développée. Mais plus que cette liberté de circulation des personnes et des biens entre nations, c'est l'extraordinaire rupture historique que représente la construction européenne qui garantit la paix sur notre continent.

C'est ce caractère exceptionnel, et qui semble naturel, qu'il faut mettre en valeur et souligner inlassablement. Il n'est pas garanti si on ne le protège pas. Il peut être remis en cause si on ne maintient pas le cap. L'Europe vaut mieux et plus qu'une évaluation à l'aune unique des critères. Ce qui ne veut pas dire qu'il faut les négliger, mais il faut remettre en perspective ce qui est fondamental et ne pas craindre d'être optimiste et émotionnel. Après tout qui croyait réellement, en France, en 1958, que l'industrie française pourrait résister au marché commun? Il fallait un acte de foi et de volonté mais le pari sur l'avenir a été gagné.

Le tournant est encore plus important aujourd'hui car se profilent les sirènes de l'immobilisme ou même du retour en arrière. Le danger d'une vision trop exclusivement économique et financière n'est pas moindre. Certains voudraient réduire l'Europe à une zone de libre-échange. Cela semble bien insuffisant pour assurer durablement la paix et la stabilité entre les nations européennes. L'UEM n'est pas davantage une fin en soi. C'est une étape et une étape cruciale mais il faut que l'opinion publique soit éclairée sur les enjeux véritables et puisse se mobiliser sur autre chose qu'un traité utile mais abscons dans sa formulation et manquant de souffle émotionnel 

04-04-1997


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