Entre mondialisation des richesses, globalisation des externalités et localisation des détresses : le modèle européen de développement.

Pascal H. Grégoire*


 

1. DE LA MONDIALISATION DES RICHESSES. CARACTERISTIQUES ET IMPLICATIONS PRINCIPALES.

On ne le répétera sans doute jamais assez : l'intégration économique internationale n'est pas un phénomène nouveau.

De fait, l'intégration croissante de l'économie mondiale ces dernières décennies pourrait très bien être perçue comme une sorte de phénomène de "résurgence" d'un processus d'intégration poussée qui a vu le jour vers le milieu du 18ième siècle et qui devait finalement s'estomper aux alentours de la première guerre mondiale. Longue période par ailleurs caractérisée par une disparition progressive des barrières aux échanges économiques, un accroissement des flux transfrontaliers de marchandises et de capitaux aussi bien que migratoires, ainsi qu'une convergence significative des revenus par habitants des principaux pays industrialisés de l'époque.

L'internationalisation représente d'abord la croissance des échanges commerciaux et des investissements entre les Etats avant que d'être synonyme de "solubilisation" de leur souveraineté dans le marché. Cela même si le niveau national ne représente effectivement plus le principal niveau stratégique de décision et de confrontation des acteurs de la croissance économique, ni même le seul élément de référence. Partant, on notera au passage que la plupart des manifestations de la globalisation - et l'intégration européenne en est un exemple - ne sont jamais rien d'autre que le fait d'Etats souverains cherchant à améliorer leur position concurrentielle par rapport à celle d'autres pays.

Toutefois, la globalisation actuelle se différencie singulièrement de ce qui a précédé, non seulement eu égard à son ampleur - puisqu'elle concerne une partie beaucoup plus importante de la planète - mais aussi et surtout au regard des aspects qualitatifs qu'elle recouvre et des niveaux de valeurs ajoutées qu'elle est sensée pouvoir induire.

Les progrès technologiques majeurs enregistrés ces dernières années ont réduit considérablement les coûts informatiques, ceux des télécommunications et des transports, renforçant par là même la capacité des économies nationales à intégrer le niveau global. Les distances "économiques" se sont comprimées et il n'est pas rare de voir une entreprise localiser différentes phases de la production en différentes parties du monde. L'accroissement constant des investissements directs étrangers constitue un important vecteur de la globalisation. Les pays apprennent et dépendent de plus en plus l'un de l'autre en matière de transfert de technologies, de méthodes organisationnelles, de marketing ou de design des produits.

Par ailleurs, les divers composants de la globalisation - commerce, flux d'investissements directs et transferts de technologie - sont très étroitement liés et le niveau mondial devient de plus en plus le niveau ad hoc pour prendre les décisions économiques stratégiques.

Les avantages qui découlent de l'innovation, de l'élaboration de nouveaux produits et de la spécialisation de la production sont multiples. En particulier, les pays en voie de développement économique (PVDE) et en transition qui ont participé à la mondialisation en ouvrant leurs propres marchés ont connu une croissance économique plus rapide. Pour les pays de l'OCDE, il est prouvé que l'approfondissement des liens commerciaux a contribué à atténuer les détériorations cycliques de la conjoncture.

Si commerce international, compétitivité, globalisation et progrès technologiques sont sources de croissance économique, ils sont aussi à l'origine de profonds changements structurels dans les économies. La concurrence sur ce marché planétaire naissant sera inévitablement des plus vives, les nouveaux venus défieront les entreprises établies. Les entreprises qui n'auront pas su s'adapter, et dont la survie est déjà bien souvent précaire sur le marché intérieur, risquent de voir à long terme leur survie sérieusement hypothéquée. L'ouverture des marchés est un élément-clé de la compétitivité internationale. Les marchés ouverts facilitent la division internationale du travail et la canalisation des ressources vers les endroits où elles sont les plus profitables, ils permettent également d'acheter biens et services (pour consommation finale ou intermédiaire) ou de réunir des capitaux aux meilleures conditions disponibles dans le monde.

Ces changements représentent autant de chances à saisir car ils ne représentent pas seulement de grands marchés futurs, mais offrent également aux entreprises nationales des possibilités d'améliorer leur compétitivité sur les marchés mondiaux. Que l'on songe, par exemple, un instant aux perspectives à long terme des régions en développement rapide telles que l'Asie et autres marchés émergents ou des possibilités énormes créées par le processus d'ajustement en Europe centrale et orientale. Néanmoins, il est clair que la création de nouveaux marchés dans les pays fortement endettés demeure tributaire d'un allégement significatif de la charge de cette dette, laquelle limite fortement les possibilités d'importation de ces pays.

Le dilemme auquel se trouvent ainsi confrontés les gouvernements peut se résumer comme suit : différer l'ajustement et peut-être engranger des avantages politiques à court terme, ou faciliter l'ajustement.

2. RISQUES, EXTERNALITES ET DEFI(S).

Parallèlement à la poussée de la globalisation financière, les risques se sont accrus, notamment vu l'interdépendance croissante des marchés et des agents économiques et les montants engagés. Les amples fluctuations des cours des obligations et des changes dans les pays industriels, la crise mexicaine et les pertes retentissantes de certains opérateurs ont eu des répercussions sur les marchés financiers du monde entier.

Vulnérabilité des marchés et des économies nationales aux flux et reflux intempestifs de capitaux privés, instabilité accrue des principales monnaies, distorsion des taux de change des grandes monnaies, risques liés au fléchissement des apports de capitaux de court terme aux économies émergentes pouvant ainsi entraîner leur effondrement, mais aussi risque de marginalisation des exclus de la globalisation des grands courants d'échanges internationaux et de prospérité générale sont autant d'éléments de préoccupation susceptibles de fragiliser l'édifice de la globalisation financière.

De nombreux dysfonctionnements liés au développement des sociétés contemporaines sont devenus des problèmes mondiaux pour lesquels les mécanismes de gestion et les acteurs, qui auparavant étaient capables de résoudre des problèmes internationaux ou multinationaux, se montrent totalement et structurellement inadaptés. Les exemples en sont nombreux: sous-utilisation de la main d'oeuvre, surexploitation des ressources environnementales, "effet de serre", marchandisation généralisée des individus (santé, commerce du sang, des organes, de la procréation), des sociétés et des fonctions sociales (e.a. éducation et information, recherche scientifique, élaboration des savoirs), criminalité internationale en "col blanc" (ou non), etc.

Dans ce cadre, les générations actuelles sont les premières à devoir réellement se préoccuper globalement de la manière d'habiter et de gouverner la planète, de prendre en compte de manière collective la sécurité nucléaire, la dégradation de l'environnement, etc.

Le niveau national conserve toujours, bien sûr, une certaine pertinence, mais on risque bel et bien d'assister dans les prochaines années, si on n'y prend garde, à un décalage accru entre le pouvoir économique - organisé sur une base mondiale par des réseaux d'entreprises industrielles, financières et de services - et le pouvoir politique continuant à être organisé à un niveau stratégique visiblement inadapté par rapport à l'espace mondial. Chaque Etat est en train d'assister progressivement à une diminution de la participation et du contrôle démocratique du développement économique (mais aussi technique et scientifique).

Concrètement, le véritable défi qui se pose aujourd'hui aux responsables de la politique économique est d'utiliser toute l'influence dont ils disposent pour raffermir au maximum le pouvoir de discipline du marché tout en réduisant au minimum ses excès. Divers enseignements doivent être retenus à cet égard concernant la conduite de la politique macro-économique, la maîtrise du risque systémique dans un environnement de marchés mondialisés et le renforcement de la coopération financière internationale.

3. LOCALISATION DES DETRESSES INDIVIDUELLES ET COLLECTIVES.

Alors que l'Humanité est plus riche que jamais, un milliard d'individus continuent de s'enfoncer progressivement dans la misère. Les 20% les plus pauvres disposent de 0.5% du revenu mondial et les 20% les plus riches de 79% (PNUD, 1992).

Certes, on a assisté, au cours des 50 dernières années, à une amélioration marquée des conditions de vie des populations dans le monde en développement économique : l'espérance de vie a augmenté de 50 %, le taux de mortalité infantile et juvénile a été réduit de moitié, la proportion des enfants inscrits à l'école est passée de moins de la moitié à plus des trois quarts, (malgré un doublement de la population) et le pourcentage des familles rurales ayant accès à l'eau potable est passé de moins de 10 % à près de 30%.

Rien qu'au cours des 25 dernières années, les revenus moyens par habitant dans les pays en développement économique ont doublé, alors que cet exploit a pris près de 40 ans aux Etats-Unis (1913-50), 42 ans au Canada (1913-55) et 60 ans au Royaume-Uni (1780-1840) pendant leur industrialisation. Le rythme de développement a été plus rapide pendant la génération précédente qu'au cours de toute autre période comparable de l'histoire de l'Humanité.

Et pourtant, pauvreté et précarité demeurent aujourd'hui le plus grand défi pour la communauté internationale.

Plus de 1 milliard d'individus survivent péniblement avec moins de 1 dollar par jour. Dans les pays en développement économique, le taux de mortalité infantile est toujours dix fois supérieur à celui des pays développés. Chaque année, 7 millions de personnes meurent encore de maladies qu'il serait pourtant facile de prévenir. Enfin, l'écart de revenu entre pays riches et pays pauvres ne cesse de se creuser : au cours des 30 dernières années, les revenus des pays où vivent les 20 % les plus riches des habitants de la planète ont augmenté presque trois fois plus vite que les revenus des pays où se trouvent les 20 % les plus pauvres.

Sans compter le fait qu'au sein des sociétés occidentales les disparités entre groupe sociaux ont tendance à s'accroître. On rappellera que, rien que dans la Communauté européenne, on dénombre pas moins de 18 millions de chômeurs, 52 millions de "pauvres" et 7 millions de sans-abris.

Le rythme de plus en plus rapide de la mondialisation influera sur les progrès de la lutte contre la pauvreté et en sera également tributaire. Les pays les plus défavorisés peuvent y gagner s'ils savent attirer les investissements et être compétitifs dans cette économie planétaire. Les pays plus riches pourront également y gagner (grâce à l'expansion de leurs exportations et de leurs investissements) s'ils appuient les programmes visant à instaurer une croissance durable et à faire reculer la pauvreté dans le monde en développement économique.

 

4. POUR UN NOUVEAU PARADIGME RECONCILIANT ECONOMIE ET SOCIETE.

 

Le modèle d'"économie d'entreprise" et l'organisation individualiste de l'économie chers à John Major ont un coût économique aujourd'hui démontré en termes d'efficience et d'efficacité : accroissement des litiges en tous genres, corruption, criminalité, surdéveloppement de la sphère des services financiers, lourdeur et perte de fiabilité des relations commerciales, méfiances réciproques, etc.

Ceci implique que, dans de nombreux domaines, le marché livré à lui-même fonctionne mal. Sauf preuve du contraire, il y a de fortes raisons de penser que le marché seul ne sera pas en mesure de résoudre le problème du chômage, des inégalités, de la précarité et de la pauvreté.

Comment, dés lors, résoudre la "quadrature du cercle"? Comment concilier gains de productivité et de compétitivité, bienfaits de la concurrence, profits liés à la globalisation et équité, redistribution, solidarité?

L'approfondissement "du" modèle social européen, et non son dynamitage, constitue une piste d'action et de réflexion solide.

En effet, force est de reconnaître que cohésion sociale et efficacité économique ne sont pas (plus) antinomiques, que les individus ne sont pas que des facteurs de production.

La confiance mutuelle, la concertation, le consensus, la coopération, le partenariat, le partage d'informations sont favorables à l'efficacité économique.

Alors que l'on croit avoir tout essayé et son contraire - après avoir chanté les louanges des modèles néerlandais, anglais, allemand, et japonais, ainsi qu'in illo tempore celles des modèles suédois et américain - les vertus de l'économie sociale de marché "à l'européenne" sont à redécouvrir et à réinventer dans un souci d'efficacité et d'équité accrues du développement européen.

A cet égard, deux jalons significatifs dans cette direction (dont les principes sont formulés dans le "Livre blanc sur la croissance, la compétitivité et l'emploi" de la Commission) viennent d'être récemment posés par l'Union européenne :

  1. La proposition de directive de la Commission européenne en vue de "restructurer le cadre communautaire de taxation des produits énergétiques" visant, dans le prolongement du "Pacte de confiance pour l'emploi", à réorienter les politiques fiscales communautaires vers la lutte contre le chômage et les atteintes à l'environnement. Cette orientation devrait permettre aux Etats-membres, d'une part, de recouvrer leur entière souveraineté fiscale (laquelle devrait pouvoir s'exercer dans le domaine des politiques environnementales) et, d'autre part, de créer de nouvelles sources de revenus fiscaux qui devraient quant à elles contribuer à la réduction du chômage via un allégement des prélèvements obligatoires sur le travail.
  2. b) Le lancement effectif des travaux devant aboutir à l'élimination de la concurrence fiscale déloyale ("concurrence dommageable") entre Etats-membres.

Dans une économie européenne des services en devenir - qui ne sera pas, on peut l'espérer, une Europe des "serviteurs" - où les services pourraient bien constituer à terme, si les prévisions se confirment, de 70 à 80% de l'emploi et où les enjeux sont considérables (e.a. quant à la nature des futurs emplois, à l'avenir du secteur de l'industrie, à l'orientation de la consommation, à la mesure des performances micro- et macroéconomiques), il importe de mettre au centre du débat et des politiques des notions telles que les clauses sociales, la redistribution et la réduction du temps de travail, la règle des salaires minima et le développement extensif du "service universel" constitutif d'une citoyenneté moderne dans une économie de service.

Si l'on n'y prend garde, la globalisation laissée à elle-même risque d'étouffer dans l'oeuf l'apparition de tous projets globaux et sociétaux autres qu'à vocation purement mercantile - la croissance économique devenant la principale finalité - laissant ainsi en suspens toute une série de besoins socio-économiques à la satisfaction desquelles aspirent pourtant légitimement les populations concernées (droit à mener une vie décente, droit au travail, à la santé, à la culture, à l'enseignement, au logement, accès à la justice, etc).

07-04-1997


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