Impatience

Jean-Paul Fitoussi (*)


Dans le débat sur la monnaie unique, il y a les pour, les contre et les impatients. J'appartiens plutôt à cette troisième catégorie. Les raisons de mon impatience sont multiples.

DES RAISONS DE L'IMPATIENCE

La première est qu'il ne faut point perdre de vue quelle est la vraie finalité économique de la construction européenne : sa seule, sa vraie justification économique est qu'elle permet d'accroître le bien-être des populations, c'est-à-dire leurs niveaux de vie et leurs opportunités d'emploi. Ce n'est pas de rechercher la vertu financière pour elle-même, quoi qu'il en coûte, serait-ce au détriment de la cohésion sociale. La monnaie unique est un instrument au service de cette fin, et non pas une fin en soi. Faut-il instrumentaliser les fins ? Agir sur le niveau d'emploi ou d'activité pour accéder à la dignité de la monnaie ? ou faut-il faire la monnaie pour mieux nous permettre de régler les déséquilibres réels ?

La seconde est que si la monnaie unique avait déjà existé ou si l'on avait su gérer de façon plus coopérative le Système monétaire européen, nos problèmes, aujourd'hui et hier, eussent été moindres et notamment nos problèmes de déficits et d'endet-tement publics. Car probablement alors, les taux d'intérêt auraient été en moyenne et pour chacun des pays, moins élevés.

La troisième est que l'histoire nous enseigne que les périodes de transition sont caractérisées par une grande instabilité, comme en témoignent les désordres monétaires qui se sont emparés de l'Europe depuis 1992. Les marchés savent que les gouvernements ne peuvent longtemps se dispenser d'arbitrer entre les objectifs de la politique économique. Leur tentation peut alors être grande de tester à tout moment la détermination des gouvernements, bloquant par là même leurs possibilités d'arbitrage. Cette instabilité est non seulement coûteuse, mais elle risque à tout moment de remettre radicalement en cause l'objectif même de la transition, l'avènement de la monnaie unique. Mais qui pourrait croire qu'une décision de souveraineté aussi majeure soit affaire de circonstances plutôt que de volonté politique ?

La quatrième est qu'à force de faire apparaître l'Europe comme une contrainte, les peuples risquent de s'en détourner. L'Europe est au contraire un avenir mais qui ne doit pas servir d'alibi aux gouvernements lorsqu'ils conduisent des politiques impopulaires. Aujourd'hui la plupart des pays d'Europe sont engagés dans des politiques de rigueur budgétaire. Cette rigueur, Europe ou pas Europe, eut été de toutes les façons nécessaire, car la question n'est pas de savoir s'il faut ou non réduire les déficits publics - à l'évidence, il le faut en période de taux d'intérêt élevés - mais quel est le meilleur, le plus sûr moyen, pour y parvenir. Si l'effort consenti suscite un abaissement de la croissance et une aggravation du chômage, il n'aura servi à rien, même pas à réduire les déficits. Il faut donc qu'il soit simultanément accompagné par une mesure expansive dans une autre dimension. Car il est illusoire de penser que l'on puisse conjuguer à cette rigueur budgétaire, nécessaire, une rigueur monétaire et une rigueur salariale qui ne le sont plus, une fois l'inflation vaincue. Le risque serait alors d'étouffer la croissance et de ne point toucher les dividendes de l'effort budgétaire en termes de réduction des déficits.

Faut-il alors s'étonner du sentiment mitigé des populations à l'égard de la construction européenne ? Car de deux choses l'une : ou l'Europe est notre avenir en ce qu'elle nous permet de mieux maîtriser notre destin, de mieux assurer notre prospérité et notre cohésion sociale ; ou elle est la contrainte qui nous impose de ne point régler nos problèmes d'emploi et de société. Or, il peut paraître que nous ayons en chemin perdu l'avenir et que seule aujourd'hui demeure la contrainte.


DES RISQUES DE LA TRANSITION

Voilà ce qui motive mon impatience, voilà pourquoi je pense que la monnaie unique est l'urgente nécessité dont l'avènement permettra de conduire des politiques moins austères. Car l'alternative à la monnaie unique n'est pas la perpétuation de la situation actuelle, mais un désordre monétaire grandissant dans lequel l'Allemagne surtout et la France peut être, sont les pays qui ont probablement le plus à perdre. Je sais qu'il reste peu de temps pour préparer l'examen de passage (fin 97) ; mais deux ans peuvent paraître soit très court à l'échelle de ce changement structurel fondamental qu'est l'avènement de la monnaie unique, soit trop long si de nouvelles fluctuations, de nouveaux désordres, venaient à se produire. Or c'est malheureusement ce qui est le plus probable.

Le risque est donc grand que la géographie de la stabilité monétaire et des taux de change ne diverge de façon trop radicale de la géographie des échanges. Je veux dire par là que la monnaie unique est le complément indispensable du marché unique et que ce dernier ne peut s'accommoder de fluctuations erratiques du cours des monnaies.

Les entreprises européennes ont besoin de maîtriser leur compétitivité et à l'évidence elles ne peuvent le faire, si par stratégie ou sous contrainte des marchés, certains pays veulent ou se voient obliger de laisser se déprécier fortement leur monnaie. Dans un monde où les signaux nominaux sont aussi variables, le court terme est nécessairement privilégié, car cette variabilité accroît considérablement l'incertitude de la rentabilité de l'investissement. Comment les entreprises peuvent-elles s'engager dans des programmes de long terme si elles savent que la taille de leur marché peut soudainement être réduite par une fluctuation des changes ? Faut-il alors s'étonner que désendettement et licenciement constituent leurs stratégies privilégiées, surtout en période de taux d'intérêt anormalement élevés ?

Jusqu'au marché unique, les justifications des nouvelles étapes de la construction européenne ont toujours été la croissance et l'emploi. Le rapport Cechini montrait bien ce qu'il fallait attendre de la constitution d'un grand marché européen en terme de surcroît d'emploi et d'activité. Or le coeur de la construction européenne est bien le marché unique. Les difficultés de la transition risquent de faire perdre de vue cette finalité là. Et l'on sait déjà aujourd'hui que cette transition pourrait être encore plus longue pour beaucoup de pays européens. Cette prise de conscience qui fit suite aux propos du ministre allemand des finances a eu déjà des conséquences importantes sur un pays qui, pourtant, a fait et continue de faire des efforts méritoires d'assainissement - l'Italie - sans que cela ne puisse être considéré comme étant à l'avantage d'autres pays, puisque ces autres pays pourraient y perdre en compétitivité. La monnaie unique a un sens, notamment parce qu'elle met fin aux guerres artificielles de compétitivité qui sont, l'histoire nous l'a appris, des jeux à sommes négatives.

Ce qui est probable, c'est que, si rien d'autre n'était fait, la tâche qui nous attend dans les prochaines années serait d'une double complexité : il s'agit à la fois de faire la monnaie unique et de trouver, avec les membres de l'Union qui ne satisferont pas aux critères, un accord de change analogue au système monétaire européen. Cela est plus facile à dire qu'à faire, car ce système monétaire européen d'un nouveau type sera, plus que jamais, sous la tutelle des marchés, celle-là même qui nous a déjà contraints à élargir les bandes de fluctuations. La situation actuelle est celle où les monnaies européennes sont soit sur-évaluées soit sous-évaluées. Le cours d'aucune ne reflète sa valeur d'équilibre. Les pays où les monnaies sont surévaluées ont les difficultés que l'on sait à résoudre leurs problèmes de croissance et d'emploi ; les autres en ont déjà, ou en auront bientôt, pour résoudre leurs problèmes d'inflation. Il faut éviter que plutôt que faire commerce de marchandises, les pays européens se lancent dans une activité d'import-export de déséquilibres (chômage et inflation).


QUE FAIRE ?

Pour ce que l'on sait du futur - nous venons de procéder à des simulations à moyen terme de l'économie mondiale (1) - la 0croissance économique en Europe ne sera pas suffisante d'ici l'an 2000 pour permettre aux pays les plus vulnérables par rapport aux critères, de pouvoir les satisfaire quels que soient les efforts qu'ils auront consentis. De surcroît, pour ce qui concerne les pays qui en toute probabilité satisferont aux critères, notamment la France, l'Allemagne, le Bénélux, l'Irlande, le Danemark, ils aborderont la phase d'après la monnaie unique avec des situations très différentes de l'emploi, et pour la plupart à la limite des critères pour ce qui concerne le déficit public. Notamment, l'Allemagne sera plus proche du plein emploi, que la France. Quelles politiques macroéconomiques devraient alors être conduites dans la zone de la monnaie unique si l'Allemagne craint les tensions inflationnistes et la France souhaite réduire son taux de chômage ?

Le problème est qu'aujourd'hui, les pays d'Europe, engagés dans une phase nécessaire d'ajustement budgétaire, souffrent d'une politique monétaire inutilement restrictive, que les désordres de la transition risquent d'aggraver. S'ils conjuguent ces rigueurs, ils arriveront à bout de souffle à l'échéance de la monnaie unique. Ils auront sacrifié sur l'autel de la transition plusieurs points de croissance et d'emploi et pour cette raison leurs déficits publics et surtout leurs taux de chômage seront encore trop élevés.

Il existe par ordre d'utopie décroissante trois solutions qui permettraient d'éviter ces inutiles souffrances. La première à l'évidence est de décréter la monnaie unique tout de suite et en y incluant tous les pays qui auront fait des efforts méritoires de réduction des déficits, même s'ils ne satisfont pas arithmétiquement aux critères. Cela facilitera les efforts d'ajustement en cours et permettra enfin que l'emploi redevienne, ce qu'il aurait dû toujours être, une vraie priorité.

La seconde solution serait, si la première se heurtait aux incompréhensions techniques ou aux difficultés politiques de la préparation des populations, de garantir dès aujourd'hui les parités futures d'entrée dans la monnaie unique, pour d'emblée arrêter toute spéculation. Ces parités fixées dans le plus grand secret et annoncées dès à présent, pourraient même être assez différentes de celles qui prévalent aujourd'hui. Nous évoluons en effet en pleine contradiction, si ce n'est en pleine hypocrisie. Peut-on reprocher aux marchés leur nervosité, leurs tentatives apparemment désordonnées de deviner ce que seront ces taux de change, alors même que ces désordres naissent de notre propre indétermination, puisque nous pouvons dès à présent lever toutes ces incertitudes ? Ne peut-on comprendre l'inquiétude des populations qui ne savent pas à quel prix demain leur patrimoine sera valorisé ? Si au contraire nous apaisons ces inquiétudes, les primes de risques sur les monnaies disparaîtraient et le taux d'intérêt sur le franc, par exemple, reviendrait instantanément au niveau allemand. Un changement structurel aussi majeur que le passage à la monnaie unique, ça se prépare, non pas pour des raisons techniques comme on veut nous le faire croire, mais pour des motifs psychologiques et économiques !

Le seul énoncé de ces solutions montre combien on en est loin aujourd'hui. Il se trouvera toujours un pays pour inventer de nouvelles conditions afin de retarder l'échéance, comme on demande un instant supplémentaire au bourreau. Serait-ce alors, qu'en fait, aucun ne souhaite vraiment la monnaie unique car il en perçoit mieux, à tort ou à raison, toutes les implications politiques et sociales au fur et à mesure que s'approche la date fatidique ? Il faudrait alors le dire tout de suite. Car il existerait en ce cas une troisième solution qui consiste à tirer avantage d'une souveraineté monétaire retrouvée. La France est aujourd'hui potentiellement le leader monétaire de l'Europe. Parce qu'elle a vaincu l'inflation depuis près de dix ans déjà (il serait temps que l'on s'en aperçoive), parce qu'elle a un taux d'épargne élevé et un excédent de ses échanges courants (à l'inverse de l'Allemagne qui a un déficit), elle n'a rien à craindre d'une baisse importante de ses taux d'intérêt. Les marges de manoeuvre de sa politique monétaire sont aujourd'hui bien plus grandes qu'on ne le dit et qu'on ne le croit.

C'est l'indétermination de la volonté politique qui nourrit la spéculation et non l'inverse. Il faut cesser d'entretenir la fiction selon laquelle les gouvernements ne seraient plus que les fondés de pouvoir des marchés.

14-03-1996

(*) Professeur à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris. 27 rue Saint Guillaume , 75337 Paris Cedex 07.
(1) Equipe MIMOSA, « Quand les marchés triomphent... une projection de l'économie mondiale à l'horizon 2002 », Revue de l'OFCE, n°55, octobre 1995.

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