Quel avenir en Europe pour les marchés de Futures ?

Jacques Werren (*)


Si le monde de l'économie et de la politique fait un usage sans modération du terme défi -ou avec plus de gourmandise encore de l'américain challenge- pour qualifier à peu près n'importe quel tâche à accomplir ou obstacle à franchir, fût-il parfaitement banal, il faut admettre que l'expression qualifie assez bien la situation dans laquelle sont placés les marchés à terme européens, mis en demeure pour survivre de relever le défi lancé par les profondes transformations du paysage financier au cours des cinq prochaines années.

Au-delà de cet horizon, malgré les mérites que l'on attribue traditionnellement dans ce domaine aux marchés à terme, l'essai, de prospectif qu'il était au départ, rejoindrait le domaine de la prédiction, qui appartient à un autre art.


Environnement

L'environnement des marchés à terme européens sera modelé dans les prochaines années par trois facteurs clés : (1) réglementaire, (2) technologique, (3) monétaire.

Après s'être dotée d'une directive sur l"'adéquation" des fonds propres des sociétés d'investissement, l'Union Européenne s'enrichit, à compter du début de 1996, d'une directive sur les services d'investissement (DSI) qui consacre la notion de passeport européen. Désormais, toute société financière créée dans son pays d'origine se voit reconnaître le droit d'exercer son métier dans n'importe quel autre pays de l'Union européenne, sans avoir à solliciter de nouvel agrément.

L'évolution des technologies, deuxièmement, rend désormais possible l'électronisation des négociations sur les marchés financiers. Les systèmes sont à chaque génération plus économiques, fiables, rapides et conviviaux.

L'avènement de l'Union monétaire européenne programme, enfin, la disparition de l'ensemble des contrats négociés dans les différentes monnaies domestiques des pays concernés, et leur remplacement par des instruments libellés dans la monnaie unique.


Conséquences

Ces trois facteurs principaux d'évolution auront sur l'Europe des marchés financiers quatre conséquences majeures :

- sur les produits :

La disparition des produits domestiques fera place à l'émergence d'une courbe des taux en devise européenne unique et aux instruments qui lui seront rattachés. Les multiples marchés de futures sur taux long seront remplacés par un vaste marché d'une dette européenne considérablement homogénéisée qui se déclinera selon les états émetteurs ; les titres composant le gisement d'un tel contrat à terme ne présenteront plus que des différences tenant aux primes de liquidité et de risque émetteur.

De la même manière, la création d'un vaste marché unifié sur les taux courts sera la conséquence immédiate d'une politique monétaire unique menée par le Système Européen des Banques Centrales (SEBC). Les marchés de change, enfin, devraient se concentrer autour de quelques grandes parités : devise européenne unique, dollar et yen, complétés de quelques parités croisées européennes.

- sur les systèmes de négociation :

Le débat que les marchés à terme ont connu au cours de ces dernières années, opposant les tenants de la criée et les partisans du tout électronique, devrait bien sûr rebondir avec plus de vigueur. Ce dilemne a déjà largement été tranché sur les marchés d'actions : les bourses de Londres et de Paris et bientôt celles d'Allemagne, pour ne citer que les principales, ont depuis plusieurs années fermé leurs parquets. Pour les produits dérivés négociés sur les marchés organisés, en revanche, le débat fait toujours rage ; les initiatives tendant à développer l'utilisation de systèmes électroniques se sont multipliées au cours des dernières années autour de Globex (utilisé par le C.M.E. et le Matif), Project A (utilisé par le C.B.O.T.), APT (utilisé par le Liffe), ainsi que les systèmes de négociation utilisés par les Allemands et les Japonais.

Le débat paraît de moins en moins technique et son issue dépendre de plus en plus des structures de gouvernement des bourses concernées. Le poids des locals face à celui des institutionnels au sein des bourses joue désormais à l'évidence un rôle déterminant.

- sur les acteurs :

Les marchés organisés à terme connaissent en règle générale une forte concentration de leur activité opérée par un petit nombre d'intermédiaires et de clients finaux. Le rapport du Groupe des Trente avait notamment souligné ce point en rappelant que moins de dix maisons internationales étaient responsables de plus des deux tiers de l'activité sur l'ensemble des produits dérivés. La concentration des intermédiaires ne peut que se renforcer en raison de la réduction du nombre des grands produits négociés en Europe, de l'effet de taille et des économies d'échelles entraînées par l'existence de vastes marchés très liquides. Le mouvement de rachat de brokers ou de banques de marchés par de grands établissements financiers illustre particulièrement cette évolution, qui devrait s'intensifier. Enfin, les possibilités offertes par l'électronique, appuyées en Europe sur le passeport de négociation, pourraient avoir un effet de levier sur le processus de délocalisation des intermédiaires professionnels.

- sur les places :

La bataille pour la liquidité, atout n° 1 d'un marché organisé, est ouverte entre la soixantaine de marchés à terme dans le monde, et tout particulièrement entre les vingt-sept bourses en Europe. Le renforcement de la concurrence et la concentration des places elles-mêmes ne feront que s'aiguiser au fil des années. Quatre possibilités s'offrent aujourd'hui à une bourse désireuse de s'internationaliser pour accroître son développement:

Il faut toutefois noter que les accords privilégiés passés entre deux bourses autorisant l'accès de leurs membres respectifs aux produits de l'autre bourse deviennent caducs en Europe, par l'effet de la DSI.


Perspectives

Ces réflexions permettent de dessiner ce que pourrait être le nouvel environnement des marchés financiers européens dans les cinq prochaines années :

Dans cette perspective, on peut enfin imaginer que ces deux grands centres financiers européens soient eux-mêmes les relais d'une chaîne internationale plus longue, qui pourrait s'établir d'une part, entre le C.B.O.T, le Liffe et le Tiffe et, d'autre part, le C.M.E., le Matif, la DTB, et d'autres marchés européens et asiatiques.

Au total, l'Europe devrait voir se construire et se renforcer un marché financier plus vaste et plus puissant, à la mesure du poids économique de l'Union Européenne dans le monde. Le crédit et la force dont jouira la monnaie unique lui permettront très rapidement de conquérir un statut de monnaie internationale, et de devenir à ce titre l'égale du dollar américain.

11-12-1995


(*) Directeur Central du Développement - MATIF S.A, 115 rue de Réaumur - Paris Cedex 02.
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