Plaidoyer pour la monnaie unique

Françoise Billon (*)


UNE MONNAIE UNIQUE ET FORTE

Une union monétaire n'a qu'une seule et même monnaie, une seule masse monétaire, une seule politique monétaire. Sur le marché des changes, sa réponse aux mouvements des devises tierces est univoque. Pour l'Union européenne, le Traité précise d'ailleurs que dès le premier jour de la phase III, une banque centrale unique (la Banque Centrale Européenne) gérera une monnaie unique, l'écu.

La monnaie unique doit-elle être une monnaie forte? L'union monétaire est en soi un instrument neutre: réunir en une seule masse des monnaies fondantes ne leur confère aucune qualité. Or, depuis toujours, dévaluer est le moyen d'ajustement rapide, commode et initialement indolore auquel recourent les Etats impécunieux, ou craignant de le devenir. Renoncer à l'arme du taux de change est donc un pari risqué s'il n'est pas fait par le plus grand nombre. Il implique entre partenaires une cohésion telle qu'ils adoptent un comportement uniforme en réponse aux chocs conjoncturels et aux à-coups du marché mondial des capitaux. C'est naturel entre pays se situant dans la même phase du cycle économique, plus difficile dans l'autre cas.

Mais la dévaluation signifie aussi la spoliation de l'épargnant, et constitue le plus sur moyen d'enclencher la course des salaires et des prix, la fuite devant la monnaie. Quand la monnaie perd sa qualité première d'instrument de réserve (conservation de la valeur de l'épargne), elle ne tarde pas à perdre son usage d'unité de compte (facturation) et de moyen de règlement (paiement). On le voit aujourd'hui à l'Est comme au Mexique. Certains en Europe en sont plus convaincus que d'autres.

En France, toute une génération de retraités s'est trouvée démunie de ressource après la seconde guerre mondiale parce que la valeur de son épargne placée en « fonds de rente » durant la vie active avait totalement fondu. Les plus chanceux subissaient la honte de se retrouver « à charge » de leurs descendants, les familles décimées par la guerre vivaient pire encore. Echappaient à la ruine ceux qui, n'ayant fait confiance ni à l'Etat ni à sa monnaie, avaient su et pu investir à temps dans des actifs physiques (or, immeubles..) ou à l'étranger, en dollars américains par exemple (1). En Allemagne, l'inflation a eu des conséquences plus tragiques encore.

Avantages et inconvénients étant soigneusement pesés, bâtir une monnaie forte s'avère pour une Europe qui vieillit et dont la part de population active s'amoindrit, l'instrument indispensable à la constitution des fonds de capitalisation qui devront tôt ou tard compléter des régimes de retraite par répartition menacés d'épuisement.

Ces remarques ne visent pas à justifier la rigueur des « critères de convergence », mais à souligner l'ambiguïté de certains débats sur l'introduction de la « monnaie unique » et des plaidoyers en faveur du maintien des « monnaies nationales ». On dit « monnaie unique » pour signifier « signe monétaire unique ». Cette confusion de vocabulaire ne masque-t-elle pas une moindre réticence devant l'inflation de pays qui peinent à sortir de récession quand d'autres en sont déjà à lutter contre la « surchauffe »?


UNE MONNAIE UNIQUE AVEC DES SIGNES MONÉTAIRES DIFFÉRENTS?

Une monnaie unique peut s'exprimer par des signes monétaires différents? Pourrait-on envisager de limiter l'Union monétaire européenne à la fixation des parités irrévocables, absolument fixes entre des monnaies nationales dont les symboles subsisteraient? Ici l'on compterait et paierait en mark, là en francs, là en guilder ou florins au gré des habitudes. Mais comme les cours de change seront complexes on qualifiera d'union monétaire imparfaite ce schéma, par opposition à l'union monétaire parfaite où les « signes monétaires » s'échangent à 1 pour 1 (1 franc belge pour 1 franc luxembourgeois, 1 ostmark pour 1 deutche Mark).


Pourquoi des taux de change irrévocables complexes

Pour préserver la valeur des actifs détenus tant en ECUS (panier) que dans ses monnaies composantes, l'union monétaire ne doit pas en modifier la valeur externe (art 109L§4). Pour fixer les parités irrévocables, il faut donc partir du cours de change des composantes du « panier » de l'ECU et non pas des pivots SME (quand elles en ont un) ni du cours de l'ECU lui même. On déterminera d'abord les parités bilatérales des monnaies constituant le « panier » (colonne B), d'où résulteront les taux de change irrévocables de l'Ecu (C) calculés en multipliant la quantité de chaque devise du « panier »(colonne A) par son cours (colonne B).

Pourquoi ne peut-on utiliser directement le cours de l'ECU? Aujourd'hui plus offert que demandé, il est de 1% moins cher que le « panier » recomposé: par exemple mi-mars, le cours indicatif de l'ECU (eurodevise) était à Paris de 6,51 francs (colonne B), alors que la recomposition du panier procurait un ECU (théorique) valant 6,58 francs français (colonne C). En supposant qu'on veuille fixer la parité irrévocable à cette date, c'est le second chiffre qu'il faudrait retenir pour que la grille des parités croisées soit juste.

Calcul de la valeur de l'ECU/écu en francs français

(15 mars 1995)               A
                           Panier de l'ECU

B
cours BdF

C
= A x B

        0,6242   Deutschmark
+        1,332   Franc français
+      0,2198   Florin
+        3,301   Franc belge
+          0,13   Fr. luxembourgeois
+        151,8   Lire italienne
+      0,1976   Couronne danoise
+  0,008552   Livre irlandaise
+    0,08784   Livre sterling
+          1,44   Drachme grecque
+        6,885   Peseta
+        1,393   Escudo portugais

3,5614
1
3,1748
0,17222
0,17222
0,002983
0,8855
7,9495
7,9645
0,021915
0,03887
0,0338

2,22303
+1,33200
+0,69782
+0,56850
+0,02239
+0,45282
+0,17497
+0,06798
+0,69960
+0,03156
+0,26762
+0,04708

1 ECU

6,5135

= 6,58537
"panier"

Seule la parité fixe de 1 pour 1 est durablement crédible. Ce n'est même que lorsqu'il n'y a plus qu'un seul signe monétaire (un seul D.Mark pour tous les Länder...) qu'on peut être assuré que l'union monétaire est irréversible (cf l'expérience du Franc CFA ou les rumeurs concernant le Franc luxembourgois périodi-quement soupçonné de vouloir se décrocher du Franc belge pour se rattacher au DEM). Si l'UEM en reste au stade précédent, les « marchés » douteront tôt ou tard du caractère irrévocable des parités.

Comment le testeront-ils? On peut imaginer que des opérateurs continuent à se porter par exemple sur le deutschemark. Ce qui reviendrait à acheter une option gratuite et qui ne perd aucune valeur avec le temps: si la parité reste fixe, ils ne perdent rien, dans l'autre cas, ils font un gain de change. Pourquoi s'en priver? La Banque centrale allemande devrait donc accepter le cas échéant d'absorber la totalité de la masse monétaire de ses partenaires si tel était le « souhait des marchés ». Or on ne conçoit pas qu'elle puisse accepter d'absorber la monnaie d'un partenaire mal géré. Même sous cette forme imparfaite, l'union monétaire aura donc une politique monétaire unique, et implique la création d'une Banque Centrale unique.


POURQUOI PROLONGER UNE PHASE IIIA?

L'argument selon lequel les Banques centrales n'auraient pas les moyens de faire fabriquer à temps les billets de banque et les pièces en écus pour entamer immédiatement la démonétisation des anciennes monnaies nationales est assez peu convaincant: on a vu les imprimeries spécialisées accomplir d'autres performances pour le compte de pays venant d'accéder à l'indépendance! En tout état de cause, il justifierait qu'on fixe le démarrage de l'union monétaire à la date où la monnaie fiduciaire sera disponible, certainement pas que sa crédibilité soit affectée.

L'union monétaire imparfaite génère des difficultés spécifiques: un billet de banque « national » devrait avoir cours légal dans l'ensemble de l'Union monétaire. Mais en pratique, chaque « signe monétaire national » risque de voir son acceptation limitée à son pays d'émission et de s'apparenter ailleurs à une devise à statut privilégié (parité fixe). Quant à l'écu, signe monétaire européen ayant théoriquement partout pouvoir libératoire, comment en développer l'usage s'il n'est pas ressenti comme une nécessité?

La circulation simultanée (au moins sous forme scripturale) des signes monétaires différents intervient dès l'annonce des taux de change irrévocables (art 109L §4) puisque le nouvel écu doit être "monnaie à part entière". Le risque de confusion entre ancienne et nouvelle monnaie sera d'autant plus grand que la démonétisation de la première tardera.

Vouloir exonérer le public (et le commerce de détail) de s'habituer à une nouvelle échelle de valeurs se justifie-t-il? Le touriste s'habitue assez rapidement aux échelles de valeurs locales lors de ses séjours à l'étranger. C'est encore plus vrai des salariés expatriés dont la base de revenu bascule soudain dans une nouvelle monnaie. Faut-il pour flatter une paresse intellectuelle supposée priver le public de l'avantage d'une comparaison directe des prix et des revenus dans le marché unique?. Et le priver simultanément de ceux qui s'attachent à la circulation d'un signe monétaire uniforme?

Permettant plus aisément aux banques centrales de reproduire à l'échelle européenne le schéma des paiements nationaux en reliant directement entre eux les réseaux de comptes des banques commerciales qu'elles ont dans leurs livres, l'écu « monnaie unique » rendrait les transferts de fonds à la fois plus surs et moins coûteux.


MONNAIES PARALLÈLES: COÛTS MAJORÉS

L'usager des services bancaires veut trouver dans l'Union monétaire (au moins) la même gamme et la même qualité de services avec la monnaie unique qu'avec la monnaie nationale (rapidité, exactitude, coût d'exécution des ordres). Or le coût de gestion d'une double circulation du signe monétaire national et de l'Ecu majorerait sérieusement le coût de l'union monétaire. Dans chaque Etat s'établirait une double circulation: celle de la monnaie nationale et celle de l'écu alors qu'actuellement chaque banque commerciale ne travaille que dans sa base monétaire nationale: les règlements se dénouent in fine dans les comptes de la Banque centrale.

Les systèmes de paiement, notamment ceux qui traitent des nombres importants de transactions à dénouement différé, ne "routent" que de la monnaie nationale; ils ne font d'ailleurs même pas référence à la "nature" du signe monétaire utilisé. Or chaque système de paiement national devrait selon le schéma évoqué admettre aussi l'écu ayant reçu cours légal en lui affectant sa valeur spécifique. C'est obliger à doubler les systèmes d'échanges interbancaires et à dédoubler les filières de traitement des flux et de comptabilisation des avoirs de la clientèle pour éviter les risque d'erreur tout en permettant aux acteurs économiques de travailler dans la monnaie de leur choix.

On pourrait comparer ce dispositif à celui d'une raffinerie débitant plusieurs carburants aux caracté-ristiques parfaitement constantes mais différentes, ne pouvant de ce fait emprunter les mêmes tuyaux, ni se mélanger. La tuyauterie d'un Etat débitant de l'essence sans plomb (le FRF), celle de l'autre du fuel (le DEM), resterait à créer le circuit du kérosène (l'écu)! On imagine le coût de l'investissement.

Si la période de double circulation monétaire n'est que très temporaire, l'investissement pourra être évité. Si l'écu devient immédiatement la monnaie unique du SEBC et du système bancaire, (le public continuant d'utiliser provisoirement sa « monnaie nationale »), les banques ne manipuleront que de l'écu après conversion systématiquement des flux d'entrée (remises de fonds) dans la nouvelle monnaie. Leur investissement sera déjà lourd outre la conversion des « historiques », il faudra créer les « interfaces » permettant d'éditer les relevés de compte et d'opérations (en écus) comportant, pour information de la clientèle la conversion en monnaie nationale (au taux de change irrévocable); il faudra compléter les messages (2) par une information permettant à l'usager de « réconcilier » les données en écus avec son référentiel en monnaie nationale.

Il est en effet important que le public puisse contrôler la bonne exécution de ses ordres (donnés en monnaie nationale mais exécutés en écus) et vérifier qu'il n'est pas « floué » à l'occasion du basculement dans la nouvelle échelle de valeurs (taux d'intérêts servis ou demandés en « monnaie nationale » et en écus, exactitude des conversions, traitement des arrondis etc.)

Si ces investissements devaient être accrus encore par le choix de scénarios complexes (type dual ou basculement progressif par secteur), les banques ne pourraient pas répercuter au client aussi rapidement que souhaitable les bénéfices attendus de la monnaie unique.


FAUT-IL DÉBAPTISER L'ÉCU?

On doit comprendre d'où viennent d'autres réticences. Il a été décidé que la monnaie unique s'appellerait « écu » (Traité, art 109L §4). Cette dénomination est symbolique; elle vise à affirmer la continuité du projet européen (1 ECU devient 1 écu), mais elle n'incite pas le public à préférer spontanément la nouvelle monnaie à l'ancienne. Pour un allemand, l'ECU « panier » a perdu 27% de sa valeur depuis 1979; il n'aurait perdu que 22% de sa valeur si sa composition était restée celle du panier initial. Le « gel » du panier renforce certes l'ECU, mais pas au point d'en restaurer la valeur d'origine.

L'Ecu (monnaie en soi) souffre aujourd'hui de la mauvaise réputation de l'ECU panier dans les pays à monnaies fortes. Est-ce une bonne idée d'avoir donné le même nom à deux objets de nature et de qualité aussi différentes?

Il faut d'urgence convaincre l'opinion que la Banque centrale européenne saura aussi bien défendre la valeur de l'écu que la Bundesbank a su garantir celle du Mark. Prolonger une apparence de survie aux mon-naies nationales n'y contribuerait certainement pas.

Comparaison des cours à Francfort du panier Ecu initial et du panier Ecu « gelé »

panier
ECU
initial


Pivots
1979              12.01.87

panier
ECU
"gelé"


Pivots
06.03.95

à Francfort
cours du    cours du 7 mars
07.03.95   x panier 1979  

DEM
FRF
NLG
BEF
FLUX
ITL
DKK
IEP
GBP
GRD
ESP
PTE

0,828
1,15
0,286
3,66
0,14
109
0,217
0,00759
0,0885



2,51064
5,79831
2,72077
39,4582
39,4582
1148,15
7,08592
0,662638
(0,663247)



2,05853
6,904025
2,31943
42,4542
42,4542
1483,58
7,85212
0,768411
(0,739615)
(150,792)


0,6242
1,332
0,2198
3,301
0,13
151,8
0,1976
0,008552
0,08784
1,44
6,885
1,393

1,91007
6,40608
2,15214
39,396
39,396
-
7,2858
0,792214
-
-
162,493
195,792
 

1,00000
0,28020
0,89100
0,04813
0,04813
0,00084
0,24660
2,25900
2,26100
0,00617
0,01084
0,00944
0,828
0,32223
0,254826
0,1761558
0,0067382
0,09156
0,0535122
0,01714581
0,2000985

     1 ECU
panier de 1979
          =

ECU

1

1

1,82300

1,9502665

05.04.1995


(*) Département des Etudes Ecomomiques et Bancaires, Caisse Nationale de Crédit Agricole. 90 Boulevard Pasteur, Paris XV. Les opinions émises ci-après n'engagent que la seule responsa-bilité de l'auteur du texte.

(1) Le controle des changes institué dès 1932 et renforcé en 1939 a pendant 58 ans interdit le placement à l'étranger de capitaux privés; des lois d'amnistie ont du finalement permettre leur rapatriement partiel.

(2) de plus en plus souvent le client laisse à sa banque le soin de gérer son compte à vue, utilise des messageries vocales fournissant sur appel téléphonique, le solde du compte, les plus récentes opérations passées au débit et au crédit, le montant cumulé des paiements par carte à débiter en fin de mois.


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