La monnaie unique : jusqu'au bout de la logique ?

 

Louis Reboud

 

Quelle que soit la manière dont on l'envisage, l'Union économique et monétaire soulève inévitablement des problèmes de cohérence dans le temps et dans l'espace (en donnant à ce dernier concept la signification d'un espace de pouvoirs). Les données en sont claires, telles qu'elles ont été établies par l'Acte Unique Européen, puis par le Traité de l'Union Européenne :

- le court terme relève, sur le plan économique, de la réalisation du grand marché intérieur et de l'application des règles de concurrence ; sur le plan monétaire, de la création de la monnaie unique avec la liberté de circulation des capitaux. Dans les deux cas, la compétence est communautaire : politique de concurrence et politique commerciale d'un côté, système européen des banques centrales et banque centrale européenne de l'autre ;

- le long terme est du ressort de l'action des fonds structurels pour atteindre une cohésion économique et sociale, qui est plus qu'une simple politique de lutte contre les disparités régionales. A cette action communautaire doit être jointe l'action des Etats et des collectivités territoriales ; on pourrait parler à son égard de compétences conjointes ;

- quant au moyen terme, il reste de la seule compétence des Etats membres, dans le cadre de leurs politiques budgétaires et, éventuellement, conjoncturelles, le budget de la Communauté étant indiscutablement insuffisant pour assurer une action de relance économique. Or, même s'il a été prévu une convergence des politiques économiques et budgétaires nationales, il n'est pas sûr, comme nous le montrerons, qu'il puisse en résulter une action efficace.

Nous nous trouvons donc bien en présence de problèmes de cohérence, ou si l'on préfère, d'incompatibilités : incompatibilité entre le court et le long terme qui apparaît clairement dans le cadre de l'Union économique et monétaire, incompatibilité entre les politiques budgétaires nationales et les besoins d'une relance conjoncturelle communautaire. Il en résulte inévitablement la nécessité d'une politique conjoncturelle commune avec les conséquences budgétaires qui en découlent. Ce sont les points que nous devons brièvement exposer .
 

I - LES INCOMPATIBILITES TEMPORELLES DANS l'UEM

Depuis la signature du Traité sur l'Union Européenne et sa ratification par les pays membres, nombreux sont ceux qui s'interrogent sur ses chances de mise en application. Les phénomènes spéculatifs qui ont eu lieu en septembre 1992, janvier 1993 et juillet-août 1993, ont pu faire peser des doutes sur les possibilités de voir respecter les critères sur lesquels doit se faire le passage de la 2ème à la 3ème étape ; et le respect de la date du 1er janvier 1994 pour le passage à la deuxième étape ne permet de préjuger de rien, tant il est vrai que ce respect du calendrier n'a pas de signification irréversible. En conséquence, il ne semble pas trop tard pour réfléchir aux conditions qui devraient être remplies pour que la création d'une monnaie européenne puisse avoir quelques chances de se réaliser, réflexion qui doit naturellement s'appuyer sur les faits, à commencer par ceux qui sont susceptibles de perturber un processus soigneusement programmé.

1°) - La spéculation encouragée par l'absence d'une monnaie unique

La spéculation n'est certes pas un phénomène nouveau, et l'histoire nous en fournit de nombreux exemples. Ce qui est nouveau, c'est l'ampleur des mouvements des capitaux à court terme qui, passant d'une monnaie à une autre, entraînent une grave instabilité des changes. Déjà au début des années 70, on se souvient d'une réévaluation "à chaud" du deutsche mark parce qu'en une seule journée 4,5 milliards de dollars s'étaient échangés contre des marks. A l'époque, cela représentait 2 à 3% des liquidités des 200 plus grandes firmes multinationales, si l'on en croit le rapport établi en 1970-71 à leur sujet pour le Sénat américain. Dès cette période, il était clair que la détermination des taux de change n'appartenait plus exclusivement aux gouvernements et aux banques centrales, l'action de "pouvoirs privés" étant susceptible d'obtenir dévaluation ou réévaluation de monnaies, même parmi les plus "solides". Vingt ans plus tard, si l'on en croit les indications de la B.R.I., le montant des échanges sur les marchés des changes mondiaux s'élevait, au cours d'une journée moyenne de transactions au mois d'avril 1992, à 880 milliards de dollars ; et il semble qu'en juillet-août 1993, on ait dépassé les 1000 milliards de dollars échangés quotidiennement. Or, d'après le G.A.T.T., le commerce mondial des marchandises et des services n'était en 1992 que de 13 milliards par jour, en moyenne ! Les transactions financières sont donc aujourd'hui égales à environ 70 fois le montant des transactions sur biens et services, et plus de trois fois supérieures aux réserves des banques centrales des 12 pays de la C.E.E. .

Il est très difficile, notamment en raison de l'existence de multiples instruments financiers, de distinguer les opérations parfaitement normales effectuées sur le marché des changes dans un simple but de couverture des besoins en devises pour des opérations commerciales, dans le cadre d'une saine gestion des avoirs de fonds communs de placements, de trésorerie des entreprises, des compagnies d'assurances ou des banques etc..., par opposition à celles qui sont réalisées dans la seule perspective de gagner de l'argent à court terme en profitant des variations de parités. Si on exclut les opérations des "hedge funds" ou celles destinées au blanchiment de l'argent de la drogue, il est vraisemblable que plus des 3/4 des mouvements dits spéculatifs doivent être attribués à des institutions financières, privées ou publiques, agissant comme intermédiaires de leurs clients ou éventuellement pour leur propre compte. Avec le gigantesque réseau décentralisé d'ordinateurs, de fax et de téléphones qui fonctionne 24 heures sur 24, reliant toutes les places financières mondiales implantées sur les différents fuseaux horaires, il n'est pas besoin d'invoquer tel ou tel "complot" international contre telle ou telle monnaie. Les informations sont suffisamment abondantes pour que des opérateurs, effectivement indépendants les uns des autres, et dont le travail salarié consiste à être le plus au courant possible de ce qui peut se produire sur le marché des changes, puissent agir logiquement dans le même sens, au même moment, déclenchant une crise monétaire. Nous sommes confrontés à un risque permanent du système international, qui résulte, comme l'écrit Maurice Allais du fait que "l'économie mondiale toute entière repose aujourd'hui sur de gigantesques pyramides de dettes, prenant appui les unes sur les autres dans un équilibre fragile" .

Compte tenu de l'ampleur des mouvements spéculatifs qui résultent non seulement des liquidités disponibles mais aussi des facilités d'emprunt à très court terme, il semble vain de prétendre les maîtriser, sauf à supprimer les moyens de la spéculation eux-mêmes. Comme il semble exclu de pouvoir réduire très fortement les excédents de liquidités internationales, il reste que la monnaie unique européenne est bien le moyen de rendre les parités fixes et irrévocables définitivement, entre les monnaies sur lesquelles s'exercent les anticipations des agents. Le Traité de Maastricht ne s'y est pas trompé, qui a bien fait le choix d'une monnaie unique et non d'une monnaie commune, 13ème monnaie qui, offrant des possibilités supplémentaires aux spéculateurs, créerait une source nouvelle d'instabilité. On serait même tenté de dire que, en raison de tous ceux qui n'ont aucun intérêt (bien au contraire) à la création d'une monnaie unique, il serait souhaitable de réduire le plus possible la transition qui doit nous y conduire. On sait, par exemple, que les pertes sur commissions de change qui en résulteront, vont représenter une réduction de 5% du chiffre d'affaires des banques de la Communauté. Plus on approchera de l'Union monétaire, plus il y a de chance de voir des tensions s'exercer sur les taux de change, avec les conséquences économiques et sociales qui en résultent, notamment en ce qui concerne l'investissement et l'emploi.

2°) - L'indéfectible lien entre la monnaie et l'Union économique

Faut-il rappeler, en effet, qu'il n'est pas possible d'accepter la dichotomie entre le "réel" et le "monétaire". La monnaie n'est pas un voile, masquant la réalité économique et simplement destinée à faciliter les échanges de biens et services. Elle joue un rôle essentiel dès la prise de décision de produire. Les entrepreneurs, qui sont les créateurs d'emplois, pour la production de biens et de services, ont recours au crédit, dont le rôle essentiel est de financer la production et, à travers elle, la distribution des revenus. Le crédit ne peut donc être octroyé qu'à condition d'être validé par la production qu'il finance, démontrant ainsi que, dans une économie monétaire de production, la monnaie est aussi signifiante que les biens ; dès la mise en oeuvre de la production, elle intervient dans les choix économiques réalisés par les entrepreneurs, liant irrémédiablement l'économie réelle et la monnaie. Cette dernière n'est donc pas "neutre", et son rôle économique est fondamental .

On devrait ainsi se féliciter de voir la Communauté européenne affirmer depuis plus de 20 ans vouloir faire l'Union économique et monétaire, semblant bien lier ainsi les deux réalités inséparables. Le malheur est que la signification accordée à cette expression diffère selon les courants de pensée. Il est devenu banal, et au fond assez stérile, d'opposer ceux que l'on appelle, dans le jargon communautaire, les "monétaristes" et les "économistes" . S'il est clair qu'il n'y aura pas de système productif européen tant qu'il n'y aura pas de monnaie européenne, il doit être tout aussi clair que, la monnaie unique ne se limitant pas à faciliter les transactions sur un grand marché, l'intégration (et non la simple internationalisation) des appareils productifs nationaux est indispensable à son existence. Or cette intégration ne se réalise pas spontanément. Elle dépend de pouvoirs de décisions dont les intérêts ne convergent pas et que la simple émergence d'un marché européen ne suffira pas à faire converger.

Certes, on doit souligner que la cohésion économique et sociale qui figurait déjà parmi les objectifs de l'Acte Unique Européen, a été reprise explicitement dans les missions de l'Union ; et l'Article B du Traité de Maastricht précise les moyens pour atteindre un progrès économique et social équilibré durable. Il place le renforcement de la cohésion économique et sociale en deuxième ordre d'importance, juste après la réalisation du marché intérieur, et avant l'établissement de l'UEM. On sait aussi que le "paquet Delors I" et le "paquet Delors II" ont obtenu pour l'ensemble des fonds structurels communautaires destinés à venir en aide aux régions ou aux secteurs en retard, des capacités de financement non négligeables, auxquelles viennent s'ajouter celles du nouveau fonds de cohésion, au bénéfice des pays dont le PIB par habitant est inférieur à 90% de la moyenne communautaire. On se souvient également que Jacques Delors, dans un discours devant le Parlement Européen en 1991, a insisté sur l'importance de la formation professionnelle et la politique technologique, domaines dans lesquels, l'action communautaire est marquée, afin, là encore, de lutter contre les disparités régionales ou sectorielles susceptibles d'être des causes d'inflation.

Il serait donc faux de prétendre que rien n'est fait, au niveau communautaire, pour réaliser l'Union économique en dehors du grand marché. Des actions sont effectivement entreprises qui, dans le long terme, au mieux le moyen terme, devraient permettre de progresser dans la voie de l'intégration. Mais c'est bien là que se manifeste le paradoxe des incompatibilités temporelles. L'Union monétaire devrait être réalisée le plus rapidement possible afin de stabiliser de manière définitive et irréversible les rapports de change entre les pays membres ; et pour limiter les méfaits des tensions dues aux mouvements spéculatifs, il serait souhaitable que le calendrier prévu à Maastricht soit réduit. Mais cette Union monétaire ne se fera pas sans avancées significatives en matière d'Union économique : or celle-ci nécessite des délais au moins de moyen, sinon de long terme. Nous courrons donc le risque de n'avoir jamais ni l'Union économique, ni l'Union monétaire, sauf à trouver dans les politiques budgétaires et conjoncturelles le moyen de sortir de cette impasse. Malheureusement les politiques budgétaires font apparaître un deuxième domaine d'incompatibilités.

 

II - LES INCOMPATIBILITES EN MATIERE DE RELANCE CONJONCTURELLE

Si la crise qui frappe toutes les économies depuis le début des années 70 est indiscutablement une crise structurelle de remise en cause des appareils productifs eux-mêmes, touchés dans les fondements de leur organisation et de leur fonctionnement, des phases conjoncturelles de variations du niveau de l'activité économique peuvent néanmoins s'y ajouter, compliquant encore davantage les problèmes de lutte contre le chômage et les inégalités sociales. Or c'est bien la situation qui marque les économies occidentales en ce début des années 90, même si c'est avec certains décalages dans le temps.

1°) - Les limites actuelles de la relance conjoncturelle

Dans le cas des pays européens, que ce soit dans le cadre du S.M.E., ou a fortiori, dans celui de la préparation de l'Union monétaire, il était indispensable de lutter contre les différentiels d'inflation ; et, depuis quelques 10 ans, l'objectif "inflation zéro" a été poursuivi avec plus ou moins de succès par tous les pays membres, faute d'avoir pu se mettre d'accord sur un taux d'inflation acceptable et durablement maîtrisable. Or les politiques de désinflation compétitive nous ont conduit bien près d'une crise de déflation, dont le spectre ne semble pas totalement écarté. On est donc parfaitement justifié de s'interroger sur l'opportunité qu'il pourrait y avoir à faire, dans l'Union Européenne, une politique de relance, à l'image de celle qui est poursuivie depuis le deuxième semestre 1992, aux Etats-Unis et au Japon. Pour ces deux pays, cette relance conjoncturelle a été recherchée par une politique monétaire de baisse des taux d'intérêt, mais aussi par une politique budgétaire d'augmentation des dépenses publiques, afin d'accroître ce que les Keynésiens appelleraient la "demande effective" et inverser, par là, les anticipations des entrepreneurs. Si les effets de cette politique se font attendre au Japon, ils sont bien présents dans l'accroissement du rythme de la croissance économique américaine de 1993 et les créations d'emplois qui l'ont accompagnée.

Sous réserve de ce que nous dirons plus loin au sujet de l'initiative communautaire de croissance et du plan d'action commune pour la croissance, la compétitivité et l'emploi, nous sommes conduits à constater qu'une relance conjoncturelle de l'activité économique du type de celle engagée chez nos principaux concurrents n'est pas possible dans le cadre de l'Union Européenne et de plus en plus difficile dans chacun des pays membres.

Le Traité de Maastricht précise clairement en effet que les politiques budgétaires restent de la compétence stricte des Etats ; or chaque Etat membre rencontre actuellement de graves difficultés à mettre en oeuvre une politique de relance conjoncturelle, soit faute de moyens, soit par manque de volonté. La réalisation du Grand Marché Intérieur a réduit la liberté de choix des politiques fiscales nationales . La création du marché commun avait déjà conduit à l'harmonisation des taxes sur le chiffre d'affaires, l'adoption de la T.V.A. par tous les pays de la Communauté étant le moyen d'assurer la bonne application de la règle dite du pays de destination : savoir ce qu'il y avait lieu de rembourser à l'exportation ou de prélever à l'importation des marchandises en provenance d'un autre pays membre sans distorsion de concurrence. La mise en oeuvre du grand marché intérieur, avec la suppression des contrôles aux frontières, conduit logiquement à vouloir harmoniser les taux de T.V.A., pour permettre la disparition des frontières fiscales. De même la réalisation de la libre circulation des capitaux entraîne une harmonisation, de fait, de la fiscalité de l'épargne par alignement sur "le moins disant fiscal" en la matière, aucune harmonisation "volontaire" n'ayant pu être adoptée. Ainsi la liberté d'imposition sur deux assiettes fiscales particulièrement importantes échappe aux Etats membres. Il leur reste, certes, leur liberté dans les domaines où l'ouverture des frontières ne risque pas, ou risque moins, d'entraîner des "fuites" : les impôts sur l'immobilier ou les impôts sur le revenu des personnes physiques ; mais on sait aussi que leur majoration n'est pas favorable à une relance de l'activité économique !

Les Etats se trouvent également limités dans leurs capacités d'endettement. En plus des limites traditionnelles que connaissent bien les économistes (effets d'éviction, charges des remboursements et des paiements d'intérêts) le Traité a fixé des limites précises, dans le cadre des critères à respecter pour le passage à la troisième étape de l'Union monétaire : le déficit budgétaire ne doit pas dépasser 3% du PIB ; l'endettement public ne doit pas dépasser 60% du PIB; critères auxquels il faut ajouter l'interdiction faite aux banques centrales de souscrire directement des emprunts d'Etat pour couvrir des déficits budgétaires.

Il en résulte que si d'aucuns avaient pu craindre que la disparition de la contrainte extérieure conduise les gouvernements à entreprendre des politiques économiques désordonnées, c'est en réalité plutôt l'inverse qui semble à redouter : faute de moyens financiers suffisants, les Etats risquent fort de ne pouvoir mettre en oeuvre les politiques de relance économique qui seraient nécessaires. En plus, les pouvoirs publics nationaux ont tendance à être prudents, voire timorés, dans leurs actions anti-cycliques. Ils ont parfaitement compris en effet que dans des économies ouvertes comme celles des pays de la Communauté, toute opération de stimulation de la "demande effective" était susceptible d'avoir autant, sinon plus, d'effets sur la production des pays voisins que sur la production nationale. Ce sont les économies spécialisées dans la fourniture des biens d'équipements et machines-outils qui ont le plus de chance de récupérer les effets d'une politique de relance faite par d'autres. L'exemple de la politique française de relance au début des années 80 a bien mis en évidence les conséquences de la hiérarchisation des appareils productifs au sein de la Communauté et les phénomènes de "passager clandestin" qui en résultent.

Ces constatations conduisent à faire deux remarques. La première consiste à dire que les différences de situations des pays membres d'une part, et la perte de l'instrument monétaire dans la conduite des politiques économiques des Etats membres de l'Union monétaire européenne de l'autre, constituent bien des justifications fondamentales pour la préservation de l'autonomie des politiques budgétaires nationales. Mais la deuxième nous invite à nous demander si la coordination des politiques nationales est suffisante pour conduire à une convergence. "Les politiques budgétaires menées depuis le début des années 90 ont divergé profondément, ce qui est dommageable dans une logique de convergence des comportements. Certains pays, qui ont retrouvé une certaine marge de manoeuvre, l'ont utilisée (la France et l'Allemagne par le biais des stabilisateurs automatiques), d'autres ont mis en place des politiques restrictives (l'Espagne, le Portugal, l'Italie, les Pays-Bas, la Belgique), tandis que le Royaume-Uni a développé une politique de relance. Et les projections, qui sont faites à l'horizon de l'an 2000, des dettes et déficits publics des pays européens, renforcent cette tendance à la divergence" . Il semble donc assez difficile d'espérer voir les actions nationales s'orienter vers une relance concertée de l'activité économique communautaire, en l'absence d'une action commune.

2°) - Les insuffisances de l'initiative européenne de croissance

C'est bien parce qu'elle en avait conscience que la Commission a fait adopter par le Conseil Européen d'Edimbourg des 11 et 12 décembre 1992, son "initiative européenne de croissance". Cette démarche s'appuie sur la création d'un fonds européen d'investissements pour venir en aide aux P.M.E. et pour le développement des infrastructures, à partir d'un emprunt communautaire destiné à financer de grands réseaux transeuropéens de transport et de télécommunications. Cette action, qui a été renforcée successivement lors des Sommets de Copenhague en juin 1993 et de Bruxelles en octobre 1993, avec l'augmentation des fonds et des champs d'intervention qui couvrent désormais la rénovation des centres urbains, a atteint une dimension non négligeable en terme de relance économique lors du Sommet de Bruxelles de décembre 1993. En faisant un accueil favorable au Livre Blanc sur la croissance, la compétitivité et l'emploi, présenté par la Commission, les Chefs d'Etats et de gouvernements ont accepté de porter l'enveloppe globale de l'initiative européenne à 20 milliards d'Ecus par an, sur cinq ans . Cette démarche doit être soulignée parce qu'elle montre d'une part la prise de conscience par les Etats qu'ils ne pouvaient plus agir isolément, et d'autre part qu'ils ont désormais la possibilité d'élaborer une telle politique au niveau communautaire. Il ne faut pourtant pas considérer que les problèmes soient résolus pour autant.

Les 135 milliards de francs annuels prévus par l'initiative européenne de croissance restent modestes par rapport aux 450 milliards de francs débloqués en septembre 1992 par le gouvernement japonais, et même aux 200 milliards de francs débloqués par l'administration Clinton en novembre 1992. Mais au-delà de cet aspect quantitatif, c'est bien davantage le problème qualitatif de la décision et de sa mise en oeuvre qui doit retenir notre attention. Dans le cadre de l'Union Européenne, entre les premières initiatives de la Commission et la prise de décision, les débats entre les 12 pays membres ont duré de nombreux mois ; quant à la mise en application, elle fait encore l'objet de négociations au Conseil des Ministres, au moins pour une part des sommes envisagées, ceux qui veulent aller de l'avant étant freinés par ceux qui jugent "urgent d'attendre". Si bien que l'envie ne manque pas de dire : "Trop peu ! Trop tard !", dans la mesure où une action conjoncturelle efficace, doit être prise au bon moment, en utilisant les "outils" de la politique budgétaire conjointement avec ceux de la politique monétaire. Or cela n'est pas possible à l'heure actuelle dans le cadre européen.

 

III - LES DONNEES D'UNE POLITIQUE BUDGETAIRE EUROPEENNE

Pour essayer de sortir des incompatibilités que l'économiste relève, dans le temps et dans l'espace, il semble assez vain de prétendre s'en remettre au principe de subsidiarité. Quelles que soient les applications qui puissent en être faites, elles seront difficilement à la mesure des problèmes à résoudre. Leur urgence nécessite des décisions et des moyens qui dépassent ceux qui existent à l'heure actuelle au niveau de la Communauté : tant qu'il n'y aura pas un budget communautaire et des institutions habilitées à décider d'agir sans délai, nous n'aurons pas les éléments nécessaires pour surmonter les paradoxes que nous avons dénoncés. Et il ne faut pas s'y tromper : il ne s'agit pas d'un simple problème de transition ou de passage à la monnaie unique. Il y aura constamment des difficultés d'articulation entre les exigences à court et à long terme, comme entre les intérêts nationaux et communautaires. C'est donc bien d'une réforme décisive des institutions qu'il s'agit, et l'économiste ne peut que renvoyer la balle aux spécialistes des sciences politique et administrative, plus à même que lui d'en débattre, non s'en avoir apporté pourtant deux dernières précisions.

Dire qu'il est nécessaire d'avoir un budget communautaire disposant de moyens d'action, ne veut pas dire plaider pour une centralisation bruxelloise. En nous appuyant sur les études qui ont été faites (certaines depuis longtemps), il est permis d'envisager un simple doublement des ressources communautaires actuelles ; c'est-à-dire le passage de 1,3% à 2,5% ou 3% du PIB communautaire. On est bien loin alors d'un budget de l'importance du budget fédéral américain, canadien, allemand ou suisse qui se situent tous à plus ou moins 15% des PIB de leur fédération. Il importe en revanche que les recettes publiques en question ne relèvent plus du "bon vouloir" des pays membres, ce qui n'est pas le cas à l'heure actuelle .

Il faut donc bien une réforme des institutions, d'autant plus urgente que le nombre des pays membres qui devrait bientôt passer de 12 à 16, à 20 ou à 25, rendra de plus en plus difficile toute prise de décision commune. Mais cela est-il possible à 12 ? N'avons-nous pas déjà dépassé le seuil au-delà duquel toute décision fondamentale, engageant l'avenir, ne peut plus être prise ?

La création d'un "noyau dur" ne doit en aucune manière être envisagée comme un retour en arrière destiné à priver certains pays de ce qu'il est convenu d'appeler les acquis communautaires, contenus et garantis par les Traités. Il s'agit en revanche de permettre à ceux qui en ont le désir et les moyens, d'aller plus loin dans la voie de l'intégration économique, monétaire, sociale et politique. Ainsi la dynamique de la construction européenne pourrait s'appuyer sur des cercles concentriques, sans mesures négatives et de rejet, mais avec des réalités positives d'avancées supplémentaires. Il s'agit de sortir du système réducteur des demi-mesures et du plus petit commun dénominateur dans lequel nous enferme le principe de l'unanimité, que les "réformes" du Traité de Maastricht ne suffisent pas à faire disparaître, pour retrouver une dynamique d'intégration qui était celle des "pères fondateurs" au début des années 50. Ces précisions sont nécessaires, car la concrétisation d'un "noyau dur" n'enlève rien aux pays qui ne veulent ou qui ne peuvent pas encore en faire partie, tout en leur laissant la possibilité d'y accéder dans un avenir plus ou moins proche, en fonction de leur décision.

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Sans ignorer les difficultés d'un tel choix, la création de ce noyau, chargé de redonner à la construction européenne une ambition qu'elle semble ne plus avoir, paraît être urgente. Les risques de dilution, voire d'éclatement, pour des raisons internes (chômage) ou externes (pressions des pays tiers en mal d'adhésion) sont tels qu'il ne semble plus temps de tergiverser. Le repliement sur soi dans un monde de plus en plus internationalisé est un leurre qu'il importe de dénoncer. Seule la participation pleine et entière à des politiques communes peut nous éviter les menaces d'une régression vers une simple zone de libre échange, et nous assurer un avenir de sortie de crise.

 

21-6-1994