Un flottement " pas comme les autres "
 

Albert Merlin *
 

Le flottement des monnaies, tout le monde connaît. Est-il si terrible, nous disent les " flexibilistes " ? Tirant argument du fait que bon nombre de pays dotés d'une devise flottante ne se privent pas pour autant de participer au commerce international, ils nous invitent à flotter sans broncher. On prétend même, parfois, que ce système est le plus naturel qui soit en économie de marché, et qu'il n'y a pas de raison pour que l'Europe y échappe.

Les entreprises ont un point de vue nécessairement différent. Non pour des raisons doctrinales. Mais parce que le cheminement vers l'union monétaire, dont le SME constituait une étape importante, leur apparaissait - et leur apparaît toujours - comme une pièce indispensable à l'édification de quelque chose de beaucoup plus grand et de plus ambitieux: la construction européenne, seule susceptible de leur permettre de combattre, à armes égales, avec leurs grandes concurrentes au plan mondial. Pour bien comprendre la différence entre cette ambition européenne et le simple jeu du libre-échange, il nous faut revenir sur l'origine de cette ambition, son développement et son état actuel.
 

I. La construction européennE

Faut-il rappeler l'objectif de dimension? L'évolution des marchés et les impératifs technologiques sont tels que les entreprises fonctionnent aujourd'hui avec une forte proportion de frais fixes. C'était déjà le cas au moment où la construction européenne a démarré, ce l'est encore plus aujourd'hui. Dans un groupe comme Saint-Gobain, les frais fixes ou quasi fixes représentent 62 % des coûts au niveau "usine", ce qui veut dire quelque 67 % des coûts totaux, une fois rajoutés les frais hors-usine. Qui dit frais fixes dit nécessité de les étaler sur des marchés suffisamment importants, c'est-à-dire sur des espaces géographiques débordant largement l'Hexagone. Naturellement, les groupes allemands, italiens ou britanniques ne raisonnent pas autrement. Mais il ne suffit pas d'étaler les frais fixes, il faut aussi les organiser, et c'est là qu'entrent en jeu les avantages de l'intégration européenne. Nous y reviendrons.

Quant à la croissance de ces frais fixes, on a beau dire et faire, elle est à peu près inéluctable. Prenons la consommation de capital: comment n'augmenterait-elle pas ? Face à la concurrence croissante des NPI, il faut affiner les performances, fabriquer des produits plus élaborés, qualitativement irréprochables: cela passe, entre autres, par une sophistication croissante des outils de production. Le second facteur de hausse de la consommation de capital est le coût unitaire des investissements: les exigences écologiques sont telles que pour chaque nouvelle usine construite la facture s'accroît. Il y a quinze ans, c'était le contraire, les prix étaient en baisse; là, il y a eu un virage décisif au cours des toutes dernières années.

On voit poindre l'objection: prévoir la hausse des investissements est bel et bon, mais comment est-ce possible lorsque les marges sont minées par la concurrence extérieure, et singulièrement par ces pays du Sud qui bénéficient de coûts ultra-compétitifs? L'argument est imparable, à ceci près que si l'on ne riposte pas par une amélioration de l'appareil de production, notre compétitivité relative baissera encore plus: ce qui conduit tout droit à la disparition pure et simple de l'industrie européenne. Ce qui est vrai, c'est qu'une course est engagée entre les performances du Sud et celles du Nord, qu'il n'y a pas d'autre issue que de rester dans cette course et que ceci passe par une reformulation des règles du jeu.

Venons-en aux dépenses de recherche et de développement. Là, la possibilité d'étaler les coûts est encore plus impérative, car les effets de seuil jouent à plein. Si les budgets de recherche devaient être strictement proportionnels aux dimensions géographiques des pays, les petits, et même les moyens, seraient inéluctablement condamnés au profit des grands: les Etas-Unis, le Japon, demain la Chine. Heureusement, la constitution de grands groupes permet d'enjamber les frontières et de surmonter, dans une large mesure, les inconvénients nés du morcellement hérité de l'Histoire. Quand il s'agit de recherche pour les industries stratégiques stricto sensu (en petit nombre) force est de rester hexagonal; mais pour la plupart des activités on ne peut survivre qu'en se dotant d'une dimension internationale si l'on veut atteindre le seuil critique. C'est ce qui explique que Rhône-Poulenc puisse se mesurer sans complexe à Dow Chemical, et que Renault ou PSA puissent tenir tête à General Motors ou Volkswagen.

Reste que l'effort de recherche de l'Europe, même s'il est en progrès, est encore nettement inférieur à celui des Etats-Unis, tandis que le Japon gagne des points année après année (voir annexe I). Il est donc vital que l'Europe poursuive cet effort, ce qui passe à la fois par les budgets des entreprises et par l'intensification des programmes communautaires.

Ajoutons à ces frais fixes traditionnels le développement des dépenses de marketing, d'organisation commerciale et les diverses fonctions de compétence occupées par les "manipulateurs de symboles" chers à Robert Reich. Ces dépenses font souvent l'objet de critiques, car elles n'apparaissent pas automatiquement comme indispensables à la survie de l'entreprise. Elles ne sont pas directement productives. Ce réflexe est sain dans une certaine mesure; il est normal que la chasse aux frais généraux soit ouverte en permanence, sinon les dérapages sont inévitables. Mais il faut bien comprendre que la réussite en matière économique, aujourd'hui, dépend de moins en moins du nombre de cheminées d'usine et de plus en plus des fonctions de conception. On évoque souvent les réussites japonaises et l'on s'exténue à comparer la productivité des usines nippones à celles de nos usines européennes. C'est indispensable, mais ce n'est pas le point clé: là où les Japonais sont forts, c'est dans l'exploration et la connaissance - chèrement acquise - de nos propres marchés. Parce qu'ils ont investi depuis de longues années dans la recherche systématique de l'information, le traitement des données, leur recoupement. Rien de tout cela n'est gratuit: pour être riche en informations, l'exigence de taille est une condition nécessaire, sinon suffisante.
 

II. Pourquoi l'intégration ?

A ce point de l'analyse, on peut objecter que l'objectif de dimension, nécessité par le développement des frais fixes, ne justifie pas pour autant une Europe intégrée. Ne suffit-il pas, pour un groupe, de se doter d'une base nationale suffisante et ensuite d'exporter, quelles que soient les monnaies et leurs fluctuations? Ne peut-il pas, s'il préfère produire à proximité de ses clients, s'implanter dans les pays voisins et trouver le moyen, là encore, de réaliser quelques économies d'échelle ?

Sans doute. Et cela s'est déjà vu! Mais c'est précisément en raison de l'insuffisance de ces formes d'expansion internationale que l'idée d'une construction européenne a vu le jour. Parce qu'on pourra toujours développer les exportations tant que l'on voudra et multiplier les usines sur le vieux continent; si les innombrables obstacles juridiques, fiscaux, financiers subsistent, si les normes ne sont pas peu à peu unifiées, les entreprises européennes ne bénéficieront jamais de cet avantage incommensurable que constitue un marché intérieur homogène, comparable à celui sur lequel s'appuient les Américains et les Japonais. Bien sûr, l'objectif du marché unique européen n'est pas mort le 2 août; mais peut-on vraiment parler de marché unique pour un continent où la plupart des monnaies peuvent varier entre elles de jour en jour, parfois dans de larges proportions ?

Dans l'optique d'un marché européen progressivement unifié, les groupes industriels ont entrepris des politiques de produits et de prix obéissant à une logique économique: c'est-à-dire débarrassée, à terme, de toutes les distorsions institutionnelles, et assise, pour l'essentiel, sur les coûts de production et de distribution. Il s'agit, pour le producteur, de servir le marché européen dans sa globalité, au coût le plus bas possible, en fonction des caractéristiques de ses divers points de production: distance vis-à-vis des consommateurs, compétences technologiques ou effets d'expérience et de spécialisation.

Ce type de politique implique évidemment des choix cruciaux, se traduisant par des investissements souvent lourds; ceux-ci sont justifiés parce qu'on sait qu'en s'organisant au plan européen, on va tirer le meilleur parti possible de ses unités de production. C'est le sens de l'action engagée, par exemple, par les fournisseurs de l'automobile, parmi lesquels l'industrie du verre. Comment ne pas voir la gêne considérable introduite par le flottement des monnaies dans la mise en place de cette stratégie européenne, dès lors que les grilles de prix et de coûts sont susceptibles d'être bouleversées du jour au lendemain au gré des variations des taux de change ?
 

III. Les échanges au sein des groupes

Allons plus loin: le processus de production au sein d'un groupe, lorsqu'il est conçu au plan européen, implique souvent des échanges " en famille ". Telle usine française achète à une usine " soeur " située en Allemagne un bien intermédiaire destiné à entrer dans un produit français, lequel sera vendu... en Italie! Tout ceci implique un minimum de sécurité sur les prévisions de prix de revient: le contraire de ce que nous offre le flottement monétaire.

Bien sûr, ce flottement n'est pas un obstacle insurmontable à la gestion des entreprises. Celles-ci feront face, aussi longtemps qu'il le faudra, de même qu'elles s'accommodent depuis longtemps des fluctuations du dollar et du yen. Mais il est clair que le flottement des monnaies européennes n'est pas, à leurs yeux, "comme les autres ". Quand on a participé, pierre par pierre, à cette vaste entreprise de construction, avec la perspective d'un vrai marché unique au bout de ce long chemin, on comprend que ce retour au flottement ne soit pas perçu comme un simple accident de parcours, mais comme une fâcheuse marche arrière.

Cela au moment précis où l'Europe devrait se préoccuper de faire bloc dans la compétition mondiale, face à des pays tiers qui montent à l'assaut de ce continent insuffisamment structuré. L'enjeu est de taille: tout le monde sait que vis-à-vis des pays en voie d'industrialisation - principalement les Asiatiques - quelques correctifs ne suffiront pas à sauver l'industrie européenne, compte tenu des écarts actuels sur les coûts. Mais tant que les Européens restent divisés, Américains, Japonais et " dragons " peuvent dormir tranquilles.
 

IV. Chacun pour soi ?

Il serait pourtant urgent de se mettre d'accord sur un dossier technique commun. En témoignent les débats sur l'Europe " surévaluée ", ou ce qui revient au même, sur la sous-évaluation des monnaies d'un grand nombre de pays du Sud vis-à-vis de l'Europe. Cette dénivellation n'est pas douteuse: encore faut-il ne pas tout mélanger. Le taux de change correspond à une moyenne: c'est le moyen d'accrocher l'échelle de coûts du pays A à celle du pays B. Il n'y a aucune chance pour que l'éventail des coûts soit le même dans les deux pays, et pour que les positions relatives des divers secteurs par rapport à la moyenne soient identiques. Même dans un schéma idéal où les taux de change assureraient exactement la parité des pouvoirs d'achat, il y aurait de toutes façons des secteurs heureux et des industries souffreteuses.

Cette distinction s'impose encore davantage lorsqu'on compare l'Europe aux pays du Sud, car l'éventail sectoriel des coûts est nécessairement plus large dans ces pays, pour mille raisons: disparité entre villes et campagnes, faiblesse des charges sociales jouant chez nous un rôle égalisateur... Un coup d'oeil à quelques données sur les coûts salariaux ouvriers confirment ces différences entre Nord et Sud (voir annexe II).

Voilà le type de dossier technique sur lequel les Européens devraient se pencher, s'ils veulent aboutir à une redéfinition des règles du jeu international, à commencer par une nouvelle grille des taux de change. Cela vaudrait la peine. Sans prétendre à la rigueur scientifique, on peut tout de même se référer aux derniers calculs du FMI: ceux-ci suggèrent pour ce qui concerne les taux de change des quatre Dragons vis-à-vis des pays européens, qu'entre les taux de change courants et ceux qui correspondraient à la parité des pouvoirs d'achat, l'écart serait, en moyenne, de 1 à 2...

Les problèmes de politique commerciale ne sont pas moins cruciaux, et nécessiteraient, à l'évidence, la mise sur pied d'une stratégie européenne harmonisée. Avec des monnaies européennes flottantes, on y tourne le dos. En principe les négociations au GATT sont menées dans l'optique européenne, mais à partir du moment où chaque monnaie européenne flotte, cela change tout: toute réduction tarifaire peut voir son impact annulé ou amplifié par une brusque variation du change. Les tenants de la souveraineté nationale absolue s'en réjouiront; chacun pour soi. Les pays tiers aussi; ils trouvent devant eux des pays européens divisés, et risquant de l'être de plus en plus si l'on entre dans un cycle de dévaluations compétitives.

Aucun doute: ces turbulences n'annoncent rien de bon. Le remède? Un effort d'imagination, d'où naîtrait une Europe remusclée, retrouvant le goût de la stabilité et de la solidarité. Celle qui déboucherait sur l'organisation d'un vrai grand marché, où chacun pourrait jouer d'une palette polychrome sans avoir à payer le coût exorbitant du morcellement. Il ne s'agit pas de copier les Américains ; il s'agit de réduire l'écart entre eux et nous Le chantier européen doit continuer.
 
 

15-09-1993
 

Annexe I Part de la R&D industrielle dans la zone OCDE, par groupes d'industrie
 
 

  Etats-Unis  Japon  CE Autres pays
1985  1990  1985 1990  1985  1990  1985  1990
Aérospatiale  79.7 75.1 0.6 1.1 18.1 22.4 1.6  1.4
Electrique/électronique  39.9 35.6 22.6 25.8 32.4 33.8 5.1 4.8
Construction mécanique  59.5 50.6 16.2 25.5 20.0 19.2 4.3 4.7
Autres transports  43.1 43.1 22.0 23.9 30.8 29.7 4.1 3.3
Métallurgie 27.0 21.6 34.7 40.1 30.8 30.7 7.5 7.6
Chimie 40.7 36.9 17.7 20.1 36.7 38.5 4.9 4.5
Parachimie 36.0 29.0 28.0 35.4 30.3 30.1 5.7 5.5
Autres secteurs manuf. 43.6 37.5 29.7 34.7 19.0 18.9 7.7 8.9
Services 58.4 48.9 7.7 9.7 22.5 29.0 11.4 12.3
Total OCDE 50.5 44.9 16.4 20.4 27.2 28.7 5.9 6.0

Total OCDE : 100 pour chaque groupe d'industries Source : OCDE
 

Annexe II Coûts salariaux horaires pour les ouvriers en 1991 (en dollars)
 
 

Pays 
Produits
Alimentaires
Habillement
Textile
Chimie
Electronique
Automobile
Etats-Unis  14.10 8.70 19.99 15.08 24.21
Mexique 1.81 1.67 3.52 1.64 3.33
Hong Kong  3.33 3.12
Corée 4.38 2.73 5.97 4.03 6.42
Taiwan 4.84 3.11 6.02 3.93 5.72
Japon  11.48 7.56 22.59 13.31 18.15
France 15.14 11.56 17.22 15.06 15.89
Alllemagne  19.10 14.77 26.28 21.87 28.65
Italie 18.56 13.26 20.25 18.47 19.10
Royaume-Uni 13.33 8.56 15.71 13.00 16.08

Source : U.S. Department of Labor