Evolutions des taux de change nominaux et réels des monnaies de la Communauté Européenne.

Christian Ghymers *
 

La crise monétaire qui s'est déchaînée à partir de l'été 1992 a entraîné d'importantes modifications des cours de change nominaux des monnaies de la Communauté. Ces variations cambiaires se sont traduites par divers changements de positions compétitives, tant entre partenaires de la Communauté que vis à vis des principales autres économies industrialisées. L'objet de cet article est de faire le point factuellement sur ces modifications nominales et réelles et de les situer par rapport aux évolutions de plus longue période. Quelques précisions conceptuelles et méthodologiques sont cependant nécessaires afin de clarifier la portée et les limites de nos propos.
 

1. Rappels de méthode et réserves en matière d'interprétation.

Comme le titre l'annonce, notre commentaire se limitera à l'examen des évolutions des taux de change nominaux et réels des monnaies de la Communauté. Ces évolutions seront principalement observées par les taux de changes effectifs. Il convient de définir ces deux concepts, puis d'en préciser l'interprétation.

1.1. Définition

Le taux de change effectif nominal d'une monnaie se mesure généralement par l'évolution moyenne pondérée des cours de change bilatéraux de cette monnaie vis à vis de chacune des monnaies du groupe de pays avec lesquels une comparaison est effectuée. Concrètement, comme nous utilisons les données des services de la Commission (DG II), il s'agit d'indices calculés à partir de moyennes géométriques pondérées des variations des cours bilatéraux des monnaies considérées, les pondérations étant basées sur l'importance des exportations de ces pays tant entre eux que sur les marchés tiers. Dans cet article les groupes de pays considérés sont limités d'une part aux 20 principaux pays industrialisés (IC 20) qui nous permet de faire apparaître graphiquement les évolutions des trois principales monnaies internationales, ainsi que celles de l'ensemble des monnaies de la Communauté, d'autre part aux pays de la Communauté (EUR 12) qui nous sert à isoler les seules évolutions entre partenaires de la Communauté, c'est à dire celles de chacune des monnaies vis à vis de l'ensemble des autres Etat membres.

Le taux de change effectif réel d'une monnaie est mesuré par l'indice du taux de change effectif nominal de cette monnaie, multiplié par un indice de l'inflation relative enregistrée dans l'économie considérée par rapport au groupe d'économies retenu pour effectuer ces calculs. Le but de ce calcul complémentaire est de ne retenir que la variation de change nette du différentiel d'inflation en monnaie nationales, ou encore la variation des prix relatifs entre pays puisque les comparaisons de taux d'inflation tiennent alors compte des variations de change. Il s'agit donc en fait d'une comparaison d'indices de prix (ou de coûts) nationaux exprimés en monnaie commune. C'est pourquoi, les indices de taux de change réels sont généralement qualifiés d'indices de compétitivité. Ils sont exprimés de manière qu'une appréciation réelle, qui est un renchérissement des prix relatifs de l'économie considérée, corresponde à une hausse de l'indice calculé. Une baisse de compétitivité se visualise donc par une montée de l'indice, et un gain se marque par une baisse de cet indice. Dans cet article, nous n'utiliserons qu'un seul type d'indice d'inflation relative, les coûts salariaux par unité produite du secteur manufacturier.

1.2. Interprétation

Deux importantes réserves doivent être gardées à l'esprit avant d'effectuer des commentaires sur de tels indices:

1) D'abord, les indices de taux de change réels choisis ne sont pas seuls à envisager, et ils ne peuvent prétendre capter à eux seuls une notion aussi complexe que celle de la compétitivité internationale d'une économie. Il reste vrai qu'ils indiquent correctement le sens des développements des positions compétitives: une hausse du taux de change réel d'une monnaie signifie une hausse des prix relatifs de cette économie vis à vis de ses concurrents, c'est à dire, toutes autres choses restant égales par ailleurs, une tendance à la détérioration de la compétitivité de cette économie. Mais une telle perte de compétitivité n'est déséquilibrante que si deux conditions sont simultanément réunies: 1  que la situation de départ corresponde bien à un équilibre externe, puisqu'il ne s'agit que d'indices rapportés arbitrairement à une même base de départ et 2  que d'autres facteurs de compétitivité n'agissent pas simultanément en sens inverse. En effet, il se peut qu'une hausse du taux de change réel (c'est à dire la baisse de compétitivité) ne soit qu'une convergence vers l'équilibre parce que le niveau de départ était trop bas (sous-évaluation), ou que ce mouvement soit rendu nécessaire par des gains de compétitivité "structurelle" concomitants (par exemple, modification de la structure de production, de la demande mondiale ou des termes de l'échange des producteurs nationaux) qui n'apparaissent pas dans ce type de mesures de taux de change réels. La difficulté de l'interprétation porte sur l'évaluation opérationnelle des niveaux de départ ainsi que de celle des changements structurels, que nous n'aborderons pas dans ce bref article dont les objectifs sont plus limités.

2) Une deuxième réserve essentielle porte sur la connotation valorative qui, explicitement ou non, est souvent attachée aux variations de compétitivité ou de taux de change réels, et constitue un reliquat des conceptions mercantilistes. A priori, une perte de compétitivité est souvent considérée comme mauvaise et une dépréciation réelle comme positive. Non seulement, cela ne pourrait avoir de sens que sous l'hypothèse particulière "ceteris paribus" mise en évidence par notre première réserve ci-avant, mais surtout cette croyance néglige le caractère le plus souvent endogène des mouvements des changes réels, et entretient incidemment l'illusion que les taux de change réels seraient un instrument de politique économique discrétionnaire. Or modifier les taux de change réels implique que le policy-mix tout entier soit modifié en conséquence, ce qui n'est pas toujours souhaitable ou possible. En effet, les fluctuations des changes réels ont pour effet d'équilibrer l'offre et la demande globale d'une économie. Par exemple, une appréciation réelle (par hausse du change nominal ou par hausse des prix internes, ou par une combinaison des deux) est requise lorsque la demande intérieure progresse très rapidement sous l'effet des anticipations du secteur privé quant à une amélioration structurelle ou à un "rattrapage" (cas espagnol et portugais de 1987 à 1992). Toutefois si les perturbations de la demande sont imputables à des politiques budgétaires inadéquates, il conviendrait de corriger celles-ci plutôt que de laisser les prix relatifs se modifier en compensation du déséquilibre macro-économique transitoire créé par un policy-mix inadéquat (cas grec des années 80 et 93, et cas allemand à partir de 1990, mais aussi de l'ensemble de la Communauté de 1990 à 1992).

La plus grande prudence s'impose donc en matière de commentaires sur les évolutions des changes réels, et aucune des descriptions ou qualifications qui suivent ne peut être utilisée sans être accompagnée de ces réserves.
 

2. Les grandes tendances des principales monnaies internatio-nales et de l'ensemble des monnaies de la Communauté en longue période (graphique 1).
 

2.1. Au cours de la période 1960-1993, les taux de change effectifs nominaux (voir partie supérieure du graphique 1) des 3 principales monnaies calculés par rapport au groupe des 20 principaux pays industrialisés, ont enregistré des variations très importantes.

Après la période de stabilité de Bretton Woods, le yen et le DM s'apprécient tendanciellement de manière très nette, tandis que le dollar connaît une ample fluctuation mais dont la résultante s'inscrit sur une tendance à la dépréciation. L'ensemble des monnaies communautaires prises comme un bloc - qui ne correspond donc pas à la moyenne des cours de change effectifs des monnaies des Etats membres pris individuellement mais bien au calcul dûment pondéré des seules relations de chacune avec les monnaies tierces - est sur une tendance très nette à la dépréciation du taux de change effectif nominal.

- L'appréciation nominale la plus importante est celle du yen, qui totalise 228 % entre son niveau de 1960 et celui de 1993. - Pour la même période, l'appréciation nominale du DM atteint 148 %.

- Le dollar se situait pour la moyenne de 1993 à un niveau déprécié de 20 % par rapport à sa position de 1960, niveau de dépréciation qu'il avait déjà atteint à la fin des années 70, avant de connaître une appréciation passagère de l'ordre de 50 % au cours de la première moitié des années 80.

- La dépréciation du taux effectif calculé pour l'ensemble du groupe des monnaies de la Communauté atteint 27,4 % en 1993 par rapport à 1960. Les fluctuations du cours du dollar affectent très visiblement en sens opposé les monnaies européennes. L'essentiel de la dépréciation nominale des monnaies européennes s'est ainsi produit au cours des années 80, en écho aux appréciations du dollar et du yen.

2.2. Les taux de change réels (voir moitié inférieure du graphique 1) des mêmes monnaies pour la même période 1960-1993, calculés en combinant les taux nominaux ci-avant avec les coûts salariaux par unité produite (ULC) de l'industrie manufacturière pris comme indice de coûts (inflation) relatifs, modifient le panorama:

- pour le yen, l'appréciation nominale de 228 % est ramenée à 104 % en termes réels, ce qui signifie que 54 % (=1-(104/228)) de l'appréciation nominale cumulée du yen compensait une moindre hausse des coûts salariaux par unité produite japonais comparés à ceux des autres pays industrialisés;

- pour le DM, le taux d'appréciation réelle cumulée atteint 85%, ce qui signifie que 43 % de l'appréciation nominale compense des gains de coûts relatifs en monnaies nationales, une absorption moindre qu'au Japon;

- pour le dollar, au contraire du yen et du DM, les évolutions des ULC relatifs calculés en monnaies nationales accentuent le trend du taux de change réel: la dépréciation réelle cumulée du dollar depuis 1960 atteint 56 %, soit plus du double de la dépréciation nominale de 20 %, ce qui signifie que la majorité du redressement de la compétitivité américaine provient d'une modération des ULC par rapport à ses concurrents industrialisés; il apparaît aussi que l'appréciation spectaculaire correspondant au premier mandat du Président Reagan ne semble pas avoir infléchi le trend fondamental de dépréciation du taux de change réel du dollar;

- pour les monnaies de la Communauté prises en bloc, l'inflation relative des ULC en monnaies nationales l'emporte largement sur la tendance à la dépréciation nominale: au total, par rapport à 1960, l'appréciation réelle s'élève à 31 % en 1993; cette évolution est cependant le résultat net de fluctuations plus marquées: une appréciation réelle de 42 % et assez régulière au cours des années 60 et 70, entièrement due à la hausse des ULC relatifs en monnaies nationales, suivie d'un retour au niveau de départ en 1985, la dépréciation nominale l'emportant sur la poursuite des hausses de ULC relatifs, puis une nouvelle phase d'appréciation réelle résultant à la fois d'une appréciation nominale et de la continuation de la tendance à l'inflation salariale.
 

2.3. Evolutions récentes.

Remarquons que les accords du Plaza (septembre 1985) et du Louvre (février 1987) semblent avoir eu pour effets d'effacer l'appréciation du dollar, ramenant ainsi les changes réels des 3 principales monnaies sur leur trends antérieurs. La dépréciation réelle organisée du dollar coïncide avec une appréciation réelle du bloc européen, les ramenant ainsi tous deux à une dépréciation nette similaire par rapport à l'année 1980, la contrepartie se situant essentiellement dans la reprise de l'appréciation du yen.

Toutefois, à partir de 1989, ces accords ne correspondaient plus à la situation de divergences macro-économiques croissantes. Les positions de change se sont alors modifiées, d'une part, en raison de l'appréciation réelle du bloc européen qui résulte du policy-mix déséquilibré de la Communauté (excès de la demande sur l'offre potentielle notamment provoqué par les effets de l'unification allemande dans un contexte d'anticipation de l'union monétaire européenne), d'autre part de la très forte dépréciation du yen liée aux incertitudes financières et politiques de ce pays. Pour la Communauté, cela se traduisît par une surévaluation, inévitable résultat de ses déséquilibres macro-économiques. L'ajustement en cours depuis l'automne 1992 semble marquer un retournement de tendance. En 1993, la Communauté enregistre une dépréciation réelle moyenne (estimée) de 5,6 % suite à une dépréciation nominale (moyenne annuelle) qui atteint 9 %. Compte tenu des perspectives de réajustement des policy-mix et de la modération salariale que requiert la situation européenne, ce mouvement devrait se continuer en 1994.
 

3. Evolutions depuis 1980 des taux de change bilatéraux entre la Commu-nauté et quelques concurrents importants (graphiques 2 et 3).

3.1. Evolutions du dollar et du yen par rapport au bloc communautaire (graphiques 2).

Par rapport aux seules monnaies de la Communauté, le cours du dollar a d'abord connu plus qu'un doublement de sa valeur nominale (112 % de hausse entre le 1er trimestre de 1980 et le 1er trimestre de 1985, graphique 2 supérieur) et une appréciation réelle de 83,5 % (graphique 2 inférieur). Durant la même période, le cours du yen avec ces mêmes monnaies européennes connaissait également un doublement en termes nominaux (+ 99,4 %) et une appréciation réelle de 51,6 %. Avec la stratégie Baker et les accords du Plaza, le dollar s'est ensuite déprécié quasi-continument jusqu'au 1er trimestre de 1988. Depuis lors son cours nominal par rapport à la moyenne des monnaies de la Communauté a oscillé à l'intérieur d'une "bande" de plus ou moins 10 %. En termes réels (ULC manufacturiers), on peut constater que sa stabilisation décidée par les accords du G-7 au Louvre, l'avait ramené à son niveau "pré-reaganien". Par la suite, la modération salariale américaine par rapport à un dérapage salarial dans la Communauté, se traduit par une continuation de la tendance à la dépréciation réelle du dollar, tempérée par les oscillations des cours nominaux. Lors du creux de l'été 1992, l'industrie manufacturière américaine avait ainsi gagné 25 % de compétitivité-coût par rapport à l'Europe. Depuis lors le cours nominal du dollar s'est redressé, et au 4ème trimestre de 1993 le niveau du Louvre était rattrapé. Cependant, le différentiel de hausse des ULC avec l'Europe tendait à absorber une partie de cette appréciation, de sorte que le niveau des coûts des Etats Unis restait encore inférieur de 13 % comparé à la situation au moment des accords du Louvre.

Le yen a continué son appréciation nominale par rapport aux monnaies européennes jusqu'au 1er trimestre de 1989, mais cette appréciation se traduisît à peine par une perte de compétitivité-coût de l'industrie japonaise, car elle compensait essentiellement les baisses de coûts relatifs mesurés en monnaies nationales par rapport à l'Europe. Comme le cours nominal du yen s'est ensuite replié fortement (23 % au 2ème trimestre de 1990 par rapport au 1er trimestre de 1989). La conjonction de cette baisse des coûts relatifs mesurés en monnaies nationales et de la dépréciation du yen avait permis des gains de compétitivité-coût de 31 % entre 1986 et 1990, ramenant les coûts relatifs de l'industrie japonaise par rapport à l'industrie européenne, à leurs niveaux du début des années 80. Ce n'est qu'avec la hausse spectaculaire du cours nominal du yen (+ 44 % en quatre trimestres, du 2ème trimestre de 1992 au 3ème trimestre de 1993) que les gains de compétitivité-coût du Japon sur l'Europe accumulés au cours des 6 années précédentes ont été effacés, et au delà: le niveau du yen en termes réels se trouvait ainsi à fin 1993 à un niveau supérieur de 20 % par rapport à la situation du Louvre.

3.2. Le cas des monnaies scandinaves non-membres de la Communauté.

Par rapport à la Communauté, ces monnaies se caractérisent par des dépréciations relatives importantes, qui contribuent à soutenir le niveau élevé de change des monnaies communautaires. Au cours de la période considérée 1980-1993, les taux de dépréciation nominale cumulée sont de 34 %, de 17 % et de 15 % respectivement pour les couronnes suédoise, finlandaise et norvégienne. En particulier, la Finlande et la Suède subirent des fortes dépréciations à l'occasion de la crise du SME, lorsque leurs monnaies affaiblies par des difficultés spécifiques (effondrement des exportations vers l'Est pour la Finlande, crise bancaire pour la Suède) ne purent résister en pleine récession grave aux assauts spéculatifs déclenchés contre leurs parités fixes vis à vis de l'écu.

En termes réels, les évolutions diffèrent sensiblement entre ces trois monnaies. Pour la couronne norvégienne et sur l'ensemble de la période, le taux de change bilatéral réel par rapport à la Communauté ne présente pas de trend de dépréciation : le niveau de la compétitivité-coût de l'industrie norvégienne à fin 1993 est proche de sa position de 1980, et ses fluctuations sont restées limitées (environ 10 %) par rapport à la Communauté.

Pour la couronne suédoise, les dépréciations réelles récentes ont plus que compensé les pertes importantes de compétitivité (+ 30 %) qui avaient été enregistrées entre 1983 et 1991 en termes de ULC. Par rapport à 1987, l'effet net sur la compétitivité-coût suédoise est une amélioration d'environ -15 %.

Pour la couronne finlandaise, les dépréciations nominales, initiées dès 1991, ont été plus importantes et plus renforcées que pour la couronne suédoise par des contractions des coûts salariaux, de sorte que la chute du taux de change réel atteint 45 % entre le 2ème trimestre de 1991 et la fin de 1993, le plaçant ainsi à -35 % de son niveau de 1987. Comme pour d'autres cas, rien n'indique que ce niveau corresponde à un équilibre, d'autant plus, qu'entre temps, l'économie finlandaise doit s'adapter à un choc externe considérable suite à la perte des "rentes" qu'elle avait acquises dans son commerce avec l'Est. Néanmoins, pour la Communauté, de tels gains de compétitivité-coût représentent également un choc à absorber.
 

4. Evolutions des changes au sein de la Communauté depuis 1980 (gra-phiques 4 et 5).

Des graphiques 1 montrant les évolutions de longue période commentées au point 2 ci dessus, il ressort très nettement des différences importantes entre les évolutions du DM et celles de l'ensemble des monnaies de la Communauté. Ces divergences significatives intra-communautaires méritent d'être explicitées. C'est l'objet des graphiques 4 et 5 qui présentent les évolutions des taux de change effectifs nominaux et réels de chacune des monnaies de la Communauté par rapport à l'ensemble de ses partenaires pour la période 1980-1993, les indices étant basés sur le premier trimestre de 1987, et les données étant des moyennes trimestrielles.

4.1. Taux de change nominaux (graphique 4).

Le graphique 4 présente en deux groupes les taux de change des 11 monnaies de la Communauté: d'une part les 5 qui ne faisaient pas partie dès l'origine du mécanisme de change à bande étroite, et d'autre part les 6 (7 avec le franc luxembourgeois) qui firent partie dès le départ de cette bande étroite.

1) Le premier sous-groupe de monnaies présente une tendance globale à la dépréciation nominale, et des divergences prononcées entre elles. La Grèce et le Portugal connaissent les dépréciations nominales cumulées les plus importantes: 79 % et 63 % respectivement. A partir de 1987, seule la drachme - la seule monnaie restée en dehors du SME - continue à connaître des dépréciations régulières. La lire, qui faisait déjà partie de la bande large du mécanisme de change du SME depuis sa création, a connu à partir de 1985 une stabilisation de son taux de change nominal, lui permettant d'intégrer le mécanisme à bande étroite au début de 1990 et d'y appartenir jusqu'à la crise monétaire de septembre 1992. La peseta et la livre connurent une phase d'appréciation, de 1987 à 1991 pour la première, qui entra dans le mécanisme à bande large en juin 1989, et de 1987 à début 1989 pour la seconde, qui rejoignit la bande large du SME en octobre 1990.

Avec la crise monétaire du SME à partir du 3ème trimestre de 1992, la stabilité des changes de ces quatre monnaies fait place à des dépréciations significatives. Calculées par rapport à la moyenne des cours du 4ème trimestre de 1993, ces dépréciations sont de: -19,1 % pour la lire, - 16,3 % pour la peseta, - 11,2 % pour l'escudo, et -7,9 % pour la livre (qui est la seule à s'être redressée au cours de l'année 1993 par rapport à la fin de 1992).

2) Le deuxième sous-groupe de monnaies comprend celles qui adhérèrent au SME à bande étroite dès le départ en mars 1979, et qui se caractérisent donc par une stabilité plus grande ou une tendance à l'appréciation sur l'ensemble de la période. La représentation graphique des cours effectifs nominaux permet de visualiser les quatre phases de l'histoire du SME:

- de l'origine à 1983, les divergences de change ne sont guère moindres que dans le sous-groupe précédent, et le sous-groupe comprend des monnaies se dépréciant systématiquement (Franc français, belge et luxembourgeois, couronne et punt) et des monnaies s'appréciant systématiquement (DM et florin);

- de 1983 à 1987, le SME à bande étroite devient un outil de convergence, les taux de change des monnaies en dépréciation se stabilisent ou commencent à s'apprécier, tandis que le florin et le DM s'apprécient plus encore (la contrepartie se situant dans le sous-groupe resté en dehors des bandes étroites);

- de 1987 à mi-1992, le SME ne connaît plus de modifications de parités et se comporte comme un seul bloc monétaire;

- à partir de la deuxième moitié de 1992, les tensions accumulées précédemment suite au manque de convergence économique effective et au fort décalage cyclique entre l'Allemagne et ses partenaires, aboutissent à des conflits d'objectifs entre stabilité interne et externe, qui se résolvent par des variations importantes des taux de change intra-communautaires; de ce sous-groupe, seul le punt irlandais se retrouve, fin 1993, plus bas qu'avant la crise du SME (- 2,4 %), après avoir connu une forte appréciation; par rapport au 2ème trimestre de 1992, le DM termine avec une appréciation nominale de + 12,1 %, suivi du florin avec + 8 %, du franc français avec + 7,3 %, de la couronne + 5 %, et du franc belgo-luxembourgeois + 3,4 %;

4.2. Taux de change réels et compétitivité-coûts (graphique 5).

L'examen des évolutions des taux de change effectifs réels, mesurés au moyen des coûts salariaux par unité produite du secteur manufacturier, fait apparaître une image très différente de celle donnée ci-avant par les seules évolutions nominales.

1) Dans le premier sous-groupe, (partie supérieure du graphique 5) les 5 monnaies les plus divergentes, les tendances pour l'ensemble de la période ne sont pas claires, la plupart des pays voient le taux de change réel de leur monnaie s'apprécier et se déprécier successivement.

De 1980 à début 1987, seule l'Italie a connu une appréciation réelle régulière (+ 6,9 % au total), en raison d'une progression de ses ULC relatifs que la dépréciation nominale de la lire ne suffit pas à compenser. L'Espagne et le Royaume-Uni enregistraient des dépréciations réelles (-22,2 % et -9,7 %) dues à une forte dépréciation nominale de la peseta (30 %) et à une dépréciation de la livre de -11,6 %. La Grèce et le Portugal ont d'abord connu de forte appréciations réelles compensées par des dépréciations ultérieures, en raison de fortes dévaluations de leurs taux de change nominaux.

De 1987 à mi-1992, la tendance générale fut plutôt à l'appréciation réelle, par insuffisance des dépréciations nominales par rapport aux dérapages des ULC relatifs en monnaies nationales. A la veille de la crise de change du 3ème trimestre de 1992, le Portugal enregistrait des pertes de compétitivité de + 38 % par rapport au 1er trimestre de 1987, pour l'Espagne cette appréciation réelle s'élevait à + 32,6 %, pour la Grèce + 16,8 %, pour le Royaume-Uni + 11 %, et pour l'Italie + 6,1 %.

Suite à la crise du SME, les ajustements des taux de change nominaux de 1992-93 se sont traduits par des dépréciations réelles de -19,2 % pour l'Italie, de -18,3 % pour l'Espagne, et de -12,3 % pour le Royaume-Uni. Au contraire, pour la Grèce, ses ajustements réguliers des taux de change nominaux (-10,3 %) ne suffisaient pas à enrayer le dérapage des coûts intérieurs, portant les pertes de compétitivité-coût à 3,3 % en 6 trimestres. Comparés aux positions du passé, ces mouvements de prix relatifs permettent à l'Italie de compenser plus qu'entièrement ses hausses de coûts relatifs des années 80, se situant à -14 % du niveau de 1987. Le Royaume-Uni retrouve sa position relative de 1987, ce qui semble le ramener sur son trend de dépréciation de plus longue période. L'Espagne efface une grande partie de son dérapage antérieur et se situe à 8 % au dessus de sa position de 1987, qui toutefois, correspondait à un point minimum, en outre il faut tenir compte des phénomènes structurels de rattrapage, qui permettent un "nivellement par le haut" dans la mesure où les prix et les coûts absolus étaient au départ à des niveaux absolus inférieurs (ce dont nos indices basés arbitrairement sur le 1er trimestre 1987 ne peuvent évidemment rendre compte). Sous réserve de cette même remarque concernant les niveaux de départ, la Grèce et le Portugal sont loin d'avoir effacés les hausses antérieures de coûts relatifs; pour le Portugal un tel mouvement doit cependant s'interpréter en tenant compte des transformations structurelles rapides en cours dans une économie en net rattrapage; pour la Grèce, le même argument ne semble pas s'appliquer en raison des déséquilibres macro-économiques à la base du dérapage des coûts relatifs, et qui sont liés à un excès de consommation et non d'investissement.

2) Dans le deuxième sous-groupe (partie inférieure du graphique 5), celui des monnaies du SME à bande étroite depuis l'origine, sur l'ensemble de la période, tous les pays améliorent tendanciellement leur compétitivité-coût sauf l'Allemagne.

Durant la période 1980-1986, le Danemark enregistre des pertes de compétitivité-coût (+ 15,9 % d'appréciation réelle) pratiquement identiques à celles de l'Allemagne (+ 16,8 %), les autres membres de ce sous-groupe améliorant leur compétitivité-coût ou la stabilise (France).

Durant la période 1987-été 1992 d'absence de modification des parités nominales, l'Allemagne voit son taux de change réel pratiquement inchangé, les autres pays connaissant des améliorations importantes, sauf la Belgique, qui dès 1990 inverse le mouvement et enregistre des pertes de compétitivité-coûts par hausse rapide de ses ULC. La performance de redressement de la compétitivité-coût du Danemark est impressionnante (- 14,7 %) car réalisée sans dépréciation nominale et fait suite à un renversement de trend. Celle de l'Irlande est encore plus spectaculaire (- 22 %) mais correspond à la tendance précédente (qui surestime probablement la baisse des ULC en raison de lacunes statistiques propres au secteur manufacturier de ce pays)

Suite à la crise du SME (1992-1993), compte tenu des réajustements des taux de change nominaux depuis 1992, l'Allemagne subit une perte de compétitivité-coût importante puisqu'un dérapage salarial (+ 5,6 % pour les ULC relatifs en monnaies nationales) s'ajoute à l'appréciation nominale, portant l'appréciation réelle par rapport au début de 1987 à + 15,5 % (et à + 35 % depuis 1980). La Belgique achève de perdre les avantages acquis entre 1987 et début 1990, remontant ainsi un peu au-dessus de sa position de 1987, tandis que les autres pays gardent encore une partie significative des gains de compétitivité-coût réalisés depuis 1987 par modération de leurs ULC relatifs.
 

5. Conclusions.

En longue période, les mouvements des taux de change nominaux et réels ont été très importants tant avec les monnaies tierces qu'entre celles de la Communauté. Les mouvements réels sont même dans certains cas plus importants (Etats-Unis) ou de sens contraire (Communauté) par rapport aux variations nominales, indiquant l'existence de causes non-monétaires aux variations des changes.

A l'intérieur de la Communauté, sur une période d'observation limitée à 1980-1993, les variations des taux de change nominaux s'étalent de + 58,6 % pour le DM à -79 % pour la drachme, les divergences de politique économique ayant joué un rôle déterminant dans ces écarts. En termes réels, les variations cumulées s'échelonnent de + 34,8 % pour l'Allemagne à -41,3 % pour l'Irlande et des éléments structurels semblent avoir aussi joué un rôle important.
 
 

10-01-1994