Présent et futur de l'écu sur la scène monétaire internationale
 
 
 
Jacques Bozzi (*)

 

La proximité de l'achèvement du grand marché intérieur, objectif que s'est fixé la Communauté Européenne pour 1992, rend non seulement opportune mais nécessaire une réflexion d'ensemble sur ce que sera l'Europe Monétaire. La liberté de mouvement ne s'appliquera pas seulement aux biens et aux personnes mais aussi aux capitaux et aux services financiers. C'est donc à bon droit que les questions concernant la libération des mouvements de capitaux à travers l'Europe, mais aussi le renforcement du Système Monétaire Européen (SME) se trouvent aujourd'hui sous les feux de l'actualité.

Le profond désenchantement qui règne depuis quelque temps à propos des taux de change flottants a sans doute joué également un rôle en donnant encore plus de crédibilité et de légitimité au SME. Le contraste est en effet frappant entre un système, le SME, qui a pu préserver, de façon satisfaisante, la stabilité des cours de change réels entre monnaies participantes et une absence de système organisé, au niveau international, qui a conduit à une très grande instabilité à court terme des relations de change entre les principales monnaies et à la persistance sur longue durée de graves divergences entre les taux de change et les facteurs économiques fondamentaux.

L'écu est apparu sur la scène monétaire européenne avec le SME dont il constituait un des piliers. Il n'est heureusement pas resté cantonné au rôle de monnaie de compte et de règlement entre banques centrales qui lui était dévolu.

Encouragé dès le départ par la Commission des Communautés Européennes, un marché privé de l'écu, utilisant la même définition que celle de l'écu officiel, s'est développé à l'initiative des banques et des entreprises. En quelques années seulement l'écu s'est hissé, dans le domaine financier international, au niveau des principales monnaies autres que le dollar. Aussi bien sur le marché international des obligations que sur celui des dépôts et crédits, l'écu se situe actuellement, selon les années, au cinquième ou sixième rang des grandes devises. Toutefois, son utilisation dans les transactions commerciales, quoique significative dans certains pays de la Communauté, n'en est pas encore au même stade. Le grand public peut utiliser l'écu comme placement financier à long terme ou sous forme de dépôts à court terme dans certains pays de la Communauté, mais il souhaiterait généralement, comme le montre une enquête (1), que les choses aillent plus vite, pour pouvoir utiliser une seule et même monnaie, l'écu, à travers toute l'Europe.

Quel rôle joue et peut jouer l'écu dans la construction de l'ensemble européen, quelles sont les ambitions que l'on peut fixer à l'écu et les voies pour y parvenir, quels sont les obstacles, les pesanteurs, les réticences ? Autant de questions que l'on ne peut manquer de se poser à propos du développement de l'écu et de son avenir.
 
 

I. LA REALITE DE L'ECU

La situation présente de l'écu demeure caractérisée par la cohabitation de deux circuits distincts, l'officiel, entre banques centrales uniquement, et le privé, répondant aux besoins du marché. La persistance de cette dichotomie illustre parfaitement le fait que le développement de l'écu est encore un processus inachevé, même si la place acquise dans le domaine financier international autorise un sentiment de satisfaction.
 

A. Les limites de l'écu officiel

Dans le SME, l'écu devait jouer un rôle central, à la fois de numéraire du système, de monnaie de compte et de règlement entre banques centrales, et de référence pour un indicateur de divergence. La pratique du système n'a pas renié ces fonctions mais les a atténuées, de sorte que l'écu officiel n'a pu tenir toutes ses promesses et n'a pas eu le développement qu'on pouvait attendre. L'absence de passage à la phase définitive du SME, qui devait intervenir au bout de deux ans, c'est-à-dire en 1981, en est sans doute l'une des principales raisons. Le maintien de la phase transitoire a servi à justifier la conservation des mesures de précaution qui avaient été prises au départ pour limiter l'acceptabilité et la durée de l'écu. L'attrait de l'écu comme actif de réserve s'en est trouvé limité, si bien que les banques centrales ont eu tendance à ne le considérer que comme un instrument de crédit.

En juin 1985, des mesures ont été prises en vue d'offrir une meilleure rémunération aux banques centrales créditrices en écus, et de permettre une mobilisation plus facile, contre d'autres devises, des écus détenus. Mais cette amélioration n'a pas modifié fondamentalement les caractéristiques de l'écu officiel. Par ailleurs, dans son rôle d'indicateur de divergence, l'écu a souvent échoué à donner le signal qu'on attendait de lui, par suite de raisons techniques mais aussi du sentiment partagé par tous les participants que la contrainte de présomption d'action, résultant du franchissement de l'indicateur de divergence, était moindre que celle découlant de la grille de parités bilatérales.

Dans ces conditions, les banques centrales utilisent finalement assez peu les écus reçus en contrepartie de leurs apports d'or et de dollars. C'est pourquoi certaines d'entre elles ont déjà commencé à mettre dans leurs réserves de change des écus privés dont les caractéristiques de convertibilité sont plus proches de celles d'un véritable actif de réserve.
 

B. Les raisons de l'expansion de l'écu privé

L'écu n'est pas la première unité de compte utilisée par le marché. Avant son apparition on a recouru fréquemment, soit pour des émissions internationales d'obligations, soit pour des contrats, à diverses unités-paniers, dont le Droit de Tirage Spécial (DTS), l'UCE, l'EURCO, etc. Toutefois, en dehors des qualités intrinsèques inhérentes à tout panier de monnaies (risque de change et d'intérêt réduit, neutralité, transparence), l'écu apportait d'emblée quelque chose de plus. Il était associé à un système de taux de change fixes (d'où une limitation supplémentaire des risques de change et d'intérêt) lui-même lié à une zone économique régionale relativement homogène et en voie d'intégration.

Les opérateurs ont perçu rapidement les avantages découlant de cette conjonction de particularités. Il était possible de profiter, soit du côté des emprunteurs (pour les pays à taux d'intérêt élevés) soit du côté des prêteurs (pays à taux d'intérêt faible) des différences entre les taux d'intérêt nationaux et ceux de l'écu tout en bénéficiant d'un horizon raisonnable de stabilité des changes. il paraît donc difficile d'affirmer,, comme certains ont pu le faire, que le développement de l'usage de l'écu est dû principalement à la permanence de l'instabilité au sein du SME. De fait, l'expansion du marché de l'écu a été particulièrement vive dans la période 1983-1985 marquée justement par la stabilité des taux de change puisque, durant plus de deux ans, aucun réalignement n'a été effectué. Il est exact, en revanche, que les écarts de taux d'intérêt nominaux entre les pays membres du SME, l'une des motivations du recours à l'écu, traduisent la persistance de performances et de politiques économiques divergentes. Aussi paradoxalement, la stabilité prolongée des taux de changes nominaux a pu susciter momentanément des situations où les taux de change réels étaient décalés par rapport aux facteurs économiques fondamentaux, rendant d'autant plus intéressants les écarts de taux d'intérêt.

Toutefois, l'existence d'un rendement, ou coût, global avantageux de l'écu (combinaison de taux d'intérêt et d'écart de change), par rapport à ceux de placements ou emprunts dans d'autres monnaies, et au premier chef dans la devise nationale, n'est pas la seule motivation pour choisir éventuellement l'écu.

L'usage de l'écu a pu apparaître aux opérateurs également comme un bon moyen de réduire les risques en évitant de s'en remettre à une seule devise dont les fluctuations peuvent être plus importantes. Il s'agit là de la caractéristique de neutralité de l'écu puisque ses conditions ne dépendent pas des autorités monétaires d'un seul pays mais de celles de tous les Etats dont les monnaies font partie de l'écu. Il y a ainsi une sorte de garantie que l'écu ne pourra être manipulé facilement, ce qui permet au marché de faire des anticipations moins fragiles.

Enfin, mais dans une moindre mesure, l'écu a pu être utilisé également pour ses vertus de transparence. Dans les activités financières ou commerciales touchant à plusieurs pays et donc à plusieurs monnaies, l'écu peut jouer, en effet, le rôle d'un étalon commun facilitant la comparaison des comptes et des prestations d'un pays à l'autre et permettant surtout une comptabilité unique. Trop souvent, en Europe, ce rôle a été réservé, et l'est encore, à une monnaie tierce, généralement le dollar dont les fluctuations, sans liaison avec ce qui se passe en Europe, introduisent des distorsions. Les Institutions Européennes ont, pour leur part, tiré parti de cette caractéristique, tenant leur comptabilité en écu mais aussi, l'utilisant de plus en plus largement comme moyen de paiement pour leurs dépenses et dans leurs opérations d'emprunt ou de prêt. Certains grands groupes industriels ayant des implantations multiples en Europe et dans le monde ont également décidé de recourir à l'écu non seulement dans les relations intergroupe mais aussi, dans certains cas, vis-à-vis de l'extérieur.
 

C. Les freins au développement de l'écu privé

L'écu est reconnu et traité comme devise non seulement en Europe mais aussi bien au-delà de ses frontières, en Amérique et en Orient. Certes, en Europe son statut juridique n'était pas partout établi puisque l'Allemagne, ne l'avait pas reconnu comme devise. Les entreprises et les particuliers de ce pays ne pouvaient utiliser librement l'écu comme d'autres devises, ce qui en raison du poids spécifique de ce pays sur la scène économique européenne et mondiale, n'a pu manquer de représenter une perte d'expansion potentielle de l'écu. Du reste, les banques allemandes qui ne pouvaient avoir toute la part qu'elles attendaient de ce marché, ne s'y sont pas trompées et ont plaidé auprès de leurs autorités pour la libération complète de l'écu dans leur pays.

Ce défaut de reconnaissance, qui a certainement constitué un obstacle à une plus grande diffusion de l'écu en Europe, appartient maintenant au passé puisque la Bundesbank a acepté, le 16 juin 1987, que les opérations en écu soient traitées en Allemagne comme les opérations dans les autres devises(2). Cependant, d'autres facteurs plus directement liés à la pratique même du marché, ont contribué également à freiner le développement de l'écu. Ainsi, ce dernier étant traité comme une devise, les opérations en écus supportent une commission de change. Il en résulte une double commission,, puisque l'écu est généralement utilisé comme monnaie de passage entre deux autres. Cela n'explique qu'en partie la lenteur de la progression de l'usage de l'écu dans le domaine commercial, où les habitudes ne se modifient pas aussi vite que dans les transactions financières. En revanche, cet inconvénient a certainement été déterminant dans les difficultés d'acclimatation du chèque de voyage en écu.

Par ailleurs, la complexité croissante des relations financières internationales, dérivant à la fois de l'instabilité des changes et des innovations, peut parfois conduire certaines structures et certains intermédiaires, qui ont su s'équiper pour y faire face, à rentabiliser en quelque sorte leurs investissements. Le jeu des diverses commissions sur des opérations compliquées et des activités rémunératrices de conseil peut amener à ce que les petites ou moyennes entreprises soient dissuadées d'utiliser la solution, parfois plus simple, de l'écu.

En outre, le comportement de concurrence commerciale agressive de certaines banques, pour le lancement d'emprunts à des conditions très tendues, a nui à certains moments à la tenue du marché des obligations en écus.

Enfin, on se gardera d'oublier que l'un des facteurs les plus graves d'incertitude sur le marché de l'écu a certainement été, ces dernières années, l'absence persistante de la Livre Sterling du mécanisme de change du SME, alors qu'elle est une des monnaies composantes de l'écu. Ses variations brutales de change et d'intérêt ont perturbé de façon imprévisible le comportement de la devise européenne, diminuant par ce fait son attrait et sa capacité de développement.
 
 

Il LES CONDITIONS DE LA POURSUITE DU DEVELOPPEMENT DE L'ECU

Un rappel de l'évolution récente du marché de l'écu n'est pas inutile pour dégager des enseignements pour l'avenir en montrant certaines faiblesses potentielles ou conjoncturelles qui s'ajoutent aux éléments plus structurels de la réalité de l'écu qui viennent d'être abordés.
 

A. Le ralentissement conjoncturel de l'expansion de l'écu

L'année 1986 a été marquée par un net ralentissement de l'expansion du marché de l'écu, aussi bien dans le domaine de l'intermédiation bancaire que dans le secteur des obligations. Cette évolution survenant après plusieurs années de croissance très rapide - ainsi le montant des émissions obligataires a-t-il plus que doublé chaque année jusqu'en 1985 - a d'autant plus surpris qu'elle contrastait avec la vive expansion des marchés de certaines monnaies autres que le dollar, le yen et le deutschemark notamment.

Plusieurs facteurs ont joui au détriment de l'écu ainsi les besoins d'emprunts, notamment d'écus, ont diminué en liaison avec le redressement des paiements courants des pays européens déficitaires traditionnellement emprunteurs. Il s'y est ajouté un facteur institutionnel : l'assouplissement des contrôles de change en France et en Italie, qui a rendu moins utile le recours à l'écu qui avait jusque là un certain traitement de faveur. Par ailleurs, les événements survenus dans le domaine des changes, et particulièrement la baisse du dollar et ses conséquences, ont sensiblement modifié le comportement des investisseurs. Alors qu'en raison du mouvement général de désinflation le loyer de l'argent baissait partout, les taux d'intérêt ont eu tendance à se rapprocher. L'écart entre la rémunération des monnaies les plus fortes du SME et celle de l'écu a donc diminué rendant celle-ci relativement moins attractive.

Dans ces conditions, les considérations de change sont devenues plus importantes : les opérateurs préférant de plus en plus les investissements dans les monnaies susceptibles de s'apprécier le plus, les perturbations induites par les fluctuations imprévisibles et brutales de la Livre sterling ont fait le reste. L'année en cours n'a pas apporté de modifications fondamentales à ce paysage, hormis pour la Livre dont le net redressement vis-à-vis des autres devises européennes, a entraîné un raffermissement de l'écu. Les perspectives pour 1987 demeurent donc entachées d'incertitudes même si les chiffres fragmentaires dont on dispose pour les premiers mois vont plutôt dans le bon sens.
 

B. Les conditions d'une reprise de l'expansion du marché

L'écu privé est un phénomène de marché et c'est en premier lieu à celui-ci de s'organiser mieux et de trouver de nouveaux axes de développement, ainsi que l'a fait par exemple la profession bancaire en fondant l'Association Bancaire pour l'Ecu, en septembre 1985. L'objet de cette association est de faciliter la promotion de l'écu en général mais surtout de gérer le nouveau système multilatéral de compensation des créances et dettes en écu des établissements bancaires, qui fonctionne depuis le début d'octobre 19 86 . Fruit d'une longue négociation engagée dès 1983 et encouragée par la Commission européenne, ce système constitue un pas indispensable vers l'internationalisation de l'écu en offrant non seulement un réseau performant de calcul et de transfert des soldes en écu mais aussi en organisant leur règlement sous l'égide de la Banque des Règlements Internationaux de Bâle. Cela donne à l'écu privé une sorte de caution officielle de la part d'un organisme qui est déjà imbriqué dans le réseau de l'écu officiel puisque la BRI est l'agent comptable du FECOM qui centralise les créances et dettes en écu des banques centrales. Cela crée surtout les conditions d'un développement de l'internationalisation bancaire non seulement dans le domaine financier mais aussi au service des transactions commerciales. Le marché a également innové en proposant, depuis le début de 1986, de nouveaux instruments de couverture de risques, ou de spéculation : les contrats à terme ("financial futures") et les options écu/dollar, disponibles essentiellement aux Etats-Unis pour le moment.

Toutefois, l'écu qui n'est la monnaie d'aucun pays et n'a donc pas le renfort, comme les autres devises, d'Autorités monétaires nationales a un handicap au départ rançon il est vrai de certains avantages - qui nécessite sinon caution officielle, au moins une neutralité bienveillante. C'est généralement le cas de la part des banques centrales européennes, qui en l'état actuel des choses ne voient pas de complications sérieuses pour leurs politiques monétaires du fait de l'existence du marché de l'écu, même si certaines ont des préoccupations à plus long terme.

Néanmoins, il reste encore des obstacles au développement de l'écu. Celui d'un meilleur cadrage juridique au niveau communautaire pourra désormais être résolu plus facilement maintenant que tous les Etats membres, sans aucune exception, acceptent que, dans le cadre de leur réglementation nationale, les opérations en écu soient toutes traitées comme des opérations en devises. Le changement de position de la Bundesbank, intervenu le 16 juin 1987 s'explique notamment par les progrès qui ont été réalisés par certains Etats membres dans la libération des mouvements de capitaux, un préalable souvent avancé par les autorités monétaires allemandes. Pour lever l'autre obstacle qui perturbe beaucoup le marché de l'écu, celui de la Livre sterling, il faudrait que celle-ci, dont le poids dans l'écu représente environ 1/8ème du total, rejoigne le mécanisme de change du SME, de telle façon que ses fluctuations de change et de taux d'intérêt soient plus limitées et ne tirent plus brutalement l'écu vers le bas ou le haut.
 
 

111 QUEL FUTUR POUR L'ECU ?

On peut espérer que l'expansion du marché de l'écu reprendra spontanément dans les mois et les années à venir, lorsque les obstacles auront été levés et lorsque les atouts que s'est donné le marché lui-même joueront à plein.

Toutefois, même à court ou moyen terme, le développement de l'écu privé restera dépendant de l'attitude des Autorités monétaires mais aussi politiques. A cet égard, il y a donc une responsabilité particulière, quoique indirecte, des gestionnaires de l'écu officiel, puisque le sort de l'écu privé lui est en définitive associé, même si certains rêvent parfois, bien imprudemment, d'un décrochement de l'écu privé par rapport à l'écu public. A plus long terme, la responsabilité de l'avenir de l'écu restera partagée également : il est clair en effet que le développement accéléré de l'usage de l'écu par les opérateurs financiers ou commerciaux peut contribuer à infléchir les attitudes et les décisions des autorités, mais 1'écu ne pourra vraiment être un jour la monnaie de l'Europe que si ces dernières en décident finalement ainsi.
 

A. Le rôle des Autorités dans le développement de l'usage privé de l'écu.

Rien ne pourra se faire si les banques et les entreprises ne croient pas à l'écu : son développement peut être soutenu mais il ne peut pas être imposé. Néanmoins, en retour, les Autorités devront répondre à l'attente de soutien du marché. Il importe en particulier de donner à celui-ci une sorte de label ou de caution officielle plus marquée.

Les divers projets d'établir un lien entre les deux circuits de l'écu, qui sont discutés actuellement dans plusieurs instances européennes, ont, en bonne partie, cette motivation Ils permettraient certes de pouvoir activer l'écu officiel, mais surtout ils conduiraient d'une part à élargir le marché privé et d'autre part à lui donner une caution officielle un peu plus implicite qu'actuellement.

Outre ce rôle de caution, les Autorités peuvent contribuer utilement à encourager l'expansion de l'usage de l'écu en le recommandant, par exemple, dans le commerce international, les grands contrats d'énergie ou de matières premières, voire en donnant l'exemple ou en l'imposant dans les cas où la puissance publique est impliquée.

Les responsabilités des Autorités peuvent être aussi plus directes. Ainsi, commence-t-on à déceler dans le marché certaines préoccupations à propos du prochain examen quinquennal de la composition de l'écu qui aura lieu en 1989. On suppute l'entrée éventuelle de la peseta espagnole et de l'escudo portugais à cette occasion. Il appartiendrait alors aux gestionnaires de l'écu, de faire en sorte que la révision éventuelle du panier, qui n'est pas obligatoire, produise le moins de secousses possibles tant sur son taux de change que sur sa rémunération, comme cela a été fait en 1984 pour la drachme. Cette détermination devra être rappelée avec conviction pour prévenir les anticipations dangereuses et déstabilisatrices.

La responsabilité des Autorités couvre enfin un champ plus large car le développement de l'écu est lié également au sort du SME et à son fonctionnement harmonieux. De nouveaux progrès doivent être faits dans le sens de la convergence, qui devra d'ailleurs être redéfinie en commun, maintenant qu'un rapprochement raisonnable a déjà été effectué en matière de désinflation. Le SME doit surtout être renforcé par une approche plus coopérative de la coordination monétaire entre les Etats membres : cet effort est d'autant plus urgent à accomplir que la dépréciation continue du dollar depuis 1985 a un effet déstabilisant reconnu.
 

B. Quelle place pour l'écu dans la construction européenne

Le plan Werner dans les années 1970 prévoyait déjà l'Union Economique et Monétaire de l'Europe. Les résolutions de Brême et de Bruxelles de 1978, qui ont mis en place le SME, ont rappelé cet objectif et celui-ci a été repris dans l'Acte unique signé en 1986 qui complète et modifie les Traités d'origine criant les Communautés Européennes. Toutefois, ce bel accord n'est pas sans cacher des ambiguïtés. Certains ne veulent voir que ce but ultime, qui découlerait tout naturellement d'un rapprochement progressif et total des performances et des politiques économiques. Le SME et l'écu ne sont alors considérés que comme une phase transitoire dans cette voie : ils peuvent se révéler utiles momentanément mais ils ne constituent pas, dans leur état actuel, la forme ultime d'Union Economique et Monétaire. Il est difficile, pour ceux qui s'opposent à cette démarche, de contester cette dernière affirmation car à l'évidence tant le SME que l'écu doivent évoluer. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle l'Acte Unique mentionne l'expérience du SME et de l'écu mais ne les inclut pas tels quels dans le Traité, ce qui aurait gelé toute évolution. Néanmoins, on peut craindre que l'invocation du but ultime n'aboutisse finalement qu'à faire obstacle à tout changement institutionnel progressif dans cette voie.

La construction de l'Union Economique et Monétaire (UEM) et donc le sort de l'écu passent néanmoins par la mise en œuvre déterminée et tenace d'une évolution progressive du SME et de l'écu vers l'UEM. Cela implique, en particulier, le passage à une phase dite "définitive" du SME comportant surtout la création d'un Fonds Monétaire Européen. Dans ses plaidoyers inlassables pour l'Union de l'Europe, le Professeur Triffin préfère d'ailleurs parler d'une future Banque centrale européenne car effectivement le terme de Fonds monétaire semble plutôt renvoyer à une notion de crédit ou de banque de développement.

Cette banque centrale serait chargée de contrôler l'émission d'une monnaie européenne et serait responsable d'une politique monétaire au niveau européen, dans le respect de son autonomie vis-à-vis du pouvoir politique. Or, si l'Europe disposait de cette monnaie commune, il y aurait des chances que ce soit l'écu, surtout si celui-ci a renforcé sa position d'ici là. Cependant une telle évolution institutionnelle suppose aussi à terme une mutation des caractéristiques de l'écu qui serait non plus une monnaie panier mais une monnaie émise pour elle-même.

Dans cette perspective, l'écu circulerait éventuellement comme monnaie parallèle aux monnaies nationales dans chacun des pays avant d'être la monnaie unique. On perçoit facilement toute la complexité de la phase transitoire de monnaie parallèle dans les usages domestiques avec notamment toutes les difficultés d'un double contrôle monétaire. C'est pourquoi on peut envisager, à l'horizon plus rapproché et plus maîtrisable dans l'état présent de la construction européenne, une expansion de l'usage de l'écu comme monnaie véhiculaire, soit dans les relations internationales soit dans le commerce intracommunautaire, ce qui aurait tout son sens à l'horizon du grand marché intérieur en 1992.

Les entreprises de biens et services pourraient utiliser pleinement les caractéristiques de réduction des risques, de neutralité et de transparence de l'écu. Cela serait particulièrement utile pour les prestataires de services financiers, qui travaillent sur une matière directement reliée à l'argent et qui offriraient ainsi à leurs clients, à travers toute l'Europe, un étalon commun donnant la transparence requise pour comparer les offres. Bien entendu cet usage de monnaie véhiculaire dans les transactions internationales ne devrait pas être limité à l'Europe mais être étendu chaque fois que cela serait possible et que l'intérêt mutuel bien compris y pousserait. L'écu pourrait ainsi être utilisé pour libeller les contrats portant sur la fourniture d'énergie ou de matières premières; il pourrait servir ainsi dans les cotations lorsque le principal producteur a des liens privilégiés avec l'Europe. Cela aurait plus de sens, bien souvent, que d'utiliser une monnaie tierce dont les fluctuations imprévisibles sont préjudiciables aux intérêts des deux partenaires.
 
 

CONCLUSION

En définitive, pour ceux qui l'emploient, l'écu est déjà bien autre chose qu'une innovation financière, à supposer qu'il n'ait jamais été que cela. L'écu est utilisé comme une monnaie ayant des avantages particuliers et objectifs; toutefois, il est souvent considéré également de façon quelque peu affective. C'est si vrai que les utilisateurs de l'écu ont le sentiment de faire non seulement une chose conforme à leurs intérêts mais aussi de participer, même de loin, à quelque chose de bon pour l'Europe. L'écu a un "plus" que n'ont pas d'autres devises étrangères : les efforts et l'expansion du marché vont effectivement dans le sens d'une construction européenne de facto. Il appartient aux Autorités de valoriser cet élan en l'intégrant réellement dans une démarche progressive vers l'Union Economique et Monétaire. C'est à cette condition que l'expansion du marché de l'écu privé, à laquelle chacun peut participer, par exemple lors de manifestations culturelles et sportives, restera porteuse d'espérance d'une véritable Europe unie.
 
 

Juin 1997

 
 
 
 
    Voir Communiqué de presse de la Bundesbank


(1) Enquête d'opinion effectuée dans plusieurs pays européens : "Le public Européen et l'écu" par "The European Omnibus Survey", novembre 1985.

(*) Détaché temporaire de la Banque de France à la Direction générale des Affaires 2conomiques et Financières (DG II) Commission des Communautés Européennes

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